Le café Fleuri, chapitre 3 Je t'aime, moi non plus.


Le café Fleuri

chapitre 3

 

Je t'aime, moi non plus.




— Tu ne peux pas continuer comme ça. Ce n’est pas possible de te faire tant de mal pour rien. Il faut te reprendre maintenant. Perdre une femme ce n’est pas non plus perdre la vie. Il faut te reprendre tout de suite, tu comprends ? Tu comprends pourquoi je te dis ça ? Ce n’est pas pour te faire chier, mais je ne peux pas te laisser continuer à te détruire comme ça.

Gilles restait planté devant lui sans rien répondre. Ses cheveux noirs mi-longs, crasseux et collants, sa barbe de plusieurs jours, ses yeux rouges d’alcool, de pétards et de nuits sans sommeil, rajoutaient à son expression dépressive, presque maladive. Il n’arrivait plus à répondre, englué dans son mal-être, dans la paradoxale souffrance de sa libération.

Quand ils étaient encore ensemble, il souffrait, et maintenant il souffrait d’être sans elle. Pire que de ne plus l’avoir pour lui, c’est d’imaginer qu’elle pouvait se mettre avec quelqu’un d’autre. Cette crainte en permanence revenait dans son discours. « La salope, je suis sûr qu’elle est en train de se faire sauter par un queutard à cette heure-ci. » La grossièreté n’était qu’une apparence, un truc pour cacher la pureté de ses véritables sentiments. Cela ne faisait pas assez viril de répandre de l’eau de rose dans un débit de boisson. Il enrobait tout cela de vulgarité, d’agressivité, auxquelles personne ne croyait, mais qui lui permettaient de se sentir masqué. Montrer sa faiblesse, cette sorte d’innocence de l’amour, n’était ni de son âge ni de son genre.

— De toute façon, c’est foutu, alors pourquoi continuer à en parler ? Je ne peux plus rien y faire, tout est de ma faute en plus. Alors, autant plus y penser, oublier cette salope et passer à autre chose.

— Exactement, c’est comme ça qu’il faut réfléchir. Tu dois t’en remettre et ne plus y penser. Le mieux, et c’est toujours le même conseil dans ce cas-là, c’est d’en trouver une autre, de recommencer une autre histoire. C’est le meilleur moyen de l’oublier.

François, c’était le philosophe. Il avait eu un Bac littéraire, depuis s’en tenait à ce qu’il avait retenu des quelques auteurs étudiés en cours de terminale. Au café Fleuri, il se voulait l’intellectuel, le sage. Souvent, il prenait les autres de trop haut , alors évidemment les critiques pleuvaient dans son dos. Il ne s’en rendait même pas compte, trop sûr de lui. Dès que l’occasion se présentait, il en profitait pour faire de grandes et belles phrases qui, selon lui, exprimaient une pensée profonde. Évidemment, un de ces moments de choix était d'aider quelqu’un qui n’allait pas bien dans sa vie. Il se mettait en tête qu’il s’agissait toujours d’un problème de manque de recul sur l’existence, d’absence de réflexion philosophique sur la vie. Alors il prodiguait ses conseils comme s’il écrivait une ordonnance dans un cabinet médico-psychologique. Personne ne pouvait dire si finalement c’était utile au client dépressif, mais tout le monde se satisfaisait que ce soit lui qui gère la discussion, car « il en faut de la patience avec des cas comme ça » lui disait-on ensuite en aparté.

— Madame Ginette, s’il vous plait un cognac, et pour lui ce qu’il veut, de quoi lever un toast pour oublier la pute qui m’a foutu en l’air ! cria-t-il à travers le bar.

— Bon, on va être clair: si vous voulez que je continue de vous servir, il va falloir baisser d’un ton et changer de vocabulaire. Je ne suis pas votre copine et ici, c’est un établissement qui se respecte.

— Pardon, madame Ginette, excusez-moi. Je vais faire attention, promis ! affirma-t-il avec une expression de chien battu.

— Voilà, comme ça, cela ira très bien. Alors un cognac et ?

— Deux, s’il vous plait, renchérit François, tant que c’est offert…

Après une pause, en attendant que les verres soient servis et que passe l’ambiance refroidie un instant par l’autoritarisme de la patronne, François dut rompre le silence pesant :

— Gilles, tu m’écoutes là ? Il faut que tu m’écoutes. La première chose que tu dois faire c’est reprendre le boulot. Ça va te changer les idées, tu verras. C’est souvent la perte de connexion sociale qui entraine les gens vers le bas. Et le boulot, il n’y a rien de mieux pour éviter cela. C’est le meilleur facteur d’intégration, de lien avec l’entourage. Tu verras, si tu reprends, au bout de quelques jours ça ira beaucoup mieux.

— Ouais. Mais bon, cette salope, elle mériterait que je me la fasse, t’entends ? À coup de pompes dans la gueule, je devrais la finir. Voilà !

— Bon, je viens de dire de baisser le ton là ! s’énerva madame Ginette. Il va falloir y aller, hein ? Sinon je vais te mettre tricard comme il y a deux mois.

Deux mois avant ils avaient fait un esclandre, lui et son ex. Ils étaient encore ensemble et comme souvent ils s’alcoolisaient fortement le vendredi soir. En général on ne les revoyait pas le lendemain, ils restaient enfermés à la maison à cuver leur gueule de bois, volets clos. Mais là, ils étaient revenus le samedi vers dix heures du matin. Ils n’avaient pas dormi depuis le soir précédent. Ils avaient continué de boire toute la nuit, en s’engueulant et se réconciliant toutes les heures pour des motifs incompréhensibles. Du coup, ils étaient dans un état totalement incontrôlé, et il finit par mettre une énorme gifle qui envoya son ex, plutôt frêle, sur le carrelage en plein milieu du bar. Alors là, Madame Ginette était passée de l’autre côté du comptoir, l’avait pris par le col et poussé dehors sans ménagement. Il s’était laissé faire, Madame Ginette est intouchable, même complètement ivre tout le monde le sait. Elle l’avait mis tricard un mois. Lorsqu’il s’était pointé de nouveau, il s’était séparé.Et Madame Ginette s’était laissé apitoyer sur son sort mais peut être aussi par la perspective du retour de sa rente commerciale du vendredi soir.

— C’est bon, Madame Ginette, j’avais oublié, je me suis emporté, excusez-moi.

— OK, tu l’as déjà dit, alors c’est la dernière, là.

— D’accord Madame Ginette. Je m’excuse. Il n’y a pas de problème, je ne le referai plus.

François prit de nouveau le relai :

— Gilles, tu vois bien que tu te fais du mal, que tu ne te contrôles plus. Et si ca continue un jour tu risques de faire mal aux autres avec cette violence. Soit un homme, affronte la réalité en homme.

— Ouais, quoi ? Tu me traites de tapette là. C’est quoi ton problème ?

— Je te dis simplement que je comprends que ce n’est pas facile. Mais il faut que tu fasses un effort. Pour toi et pour nous aussi, nous sommes tes amis, on est là pour t’aider. Tu peux nous faire confiance.

— Mais je sens bien que vous êtes avec elle, vous êtes tous de son côté. La salope, elle m’aura pris jusqu’à mes amis.

— Alors là tu n’y es pas du tout. On s’en fout, nous, de cette connasse.

— Quoi cette connasse ? Qu’est-ce qui te permet de dire que c’est une connasse ?

— Et bien c’est une façon de parler. Tu ne vas pas nous la jouer « Astérix chez les Corses » non plus.

— Alors, dis-moi, pourquoi tu dis que c’est une connasse ? Monsieur avec ses grands airs, il se croit supérieur peut-être. Ça te permet de te croire au-dessus des autres, tes études ? Tu crois que parce que t’as trois mots de vocabulaire, tu peux insulter ma meuf ?

— Mais je n’insulte personne, elle n’est pas là. Et de toute façon c’est toi qui n’arrêtes pas de la traiter de pute depuis tout à l’heure.

— Moi ce n’est pas pareil, c’est une façon de parler, tu ne crois pas que c’est une pute en plus !

Il agrippa François par le tissu de l’épaule de sa chemise, et commença à le secouer. Dans le même instant, Madame Ginette passa de l’autre côté du comptoir.

— C’est une pute, hein ? Une connasse ? Et quoi encore espèce d’enculé ? Tu ne l’as jamais respectée, hein ? Tu crois que tu peux insulter ma femme devant moi ?

— Mais non, ce n’est pas ça...

Madame Ginette, sans même avoir eu le temps de réfléchir, envoya une claque en plein visage de Gilles. Celui-ci resta stupéfait, calmé d’un coup. Elle ne le laissa pas se ressaisir, lui criant: « dehors, tout de suite ! » de la voix la plus énervée qu’elle pouvait. Elle le tira par l’arrière de son teeshirt vers la porte. Il lâcha prise, libérant François, avant d’être entrainé à l’extérieur. Il tenta de se retourner pour ne plus marcher en arrière, mais il était déjà arrivé sur les deux marches qui séparaient le café de la rue. Il s’entrava et tomba sur le trottoir.

— Maintenant, tu me fous le camp et tu ne remets plus les pieds ici, tu as compris ?

Madame Ginette s’était mise en travers de la porte qu’elle tenait entrouverte d’une main. Elle barrait le chemin au cas où Gilles voudrait revenir, et elle empêchait les clients de sortir, car certains avaient comme une envie de foutre une raclée à ce malotru, de surcroit en position de faiblesse.

Durant quelques semaines, Gilles ne revint plus. Il était repassé quelques jours après, en dehors des heures de grosse clientèle, pour payer ce qu’il devait et s’excuser auprès de Madame Ginette. Mais elle lui avait fait comprendre que ce n’était pas la peine de revenir tant qu’il ne se serait pas totalement remis de sa séparation et qu’il ne soit pas bien dans sa tête. Il n'y retourna donc pas avant longtemps. Puis un jour il revint. Un après-midi, avant que les habitués n’arrivent. Il prit juste un demi, salua deux ou trois clients à leur arrivée puis quitta le bar. Une semaine plus tard, il passait devant et aperçut François, proche de la porte vitrée. Il s’arrêta et le regarda à travers la vitre. François s'en rendit compte et lui fit un signe de tête, un salut froid et désinvolte, sans plus. Alors il entra.

Après deux ou trois cognacs, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde. Dans ce milieu, on pardonne ces choses-là, on les comprend et on les accepte, elles font partie de la vie. Ils allèrent même jusqu’à rire du fait qu’il se soit fait virer par la patronne, une femme, et même bien plus âgée que lui, qui l’avait foutu par terre !

— Tu sais c’est bien fini tout ça, je n’y pense même plus à cette histoire. Elle va faire sa vie et moi la mienne, point barre. Je n’ai pas envie de perdre mes amis pour une histoire de cul. L’amitié c’est le plus important, eux ils ne te laissent pas tomber au moins. Et puis les gonzesses pour moi c’est bien fini. Un petit coup de temps en temps, pour l’hygiène, et bonjour bonsoir. Plus question de me maquer, la vie à deux c’est vraiment trop casse-couille. Comme on dit : mieux vaut être seul que mal accompagné.

— Je comprends ton point vue. Je suis content pour toi, que tu en soi arrivé là. Bon, après, les résolutions de célibat, on peut revenir dessus, il suffit de croiser la bonne personne au moment où on est prêt. Parfois on ne s’y attend pas et ça arrive plus vite que prévu.

François avait repris son air docte de maitre Yoda qui explique le sens de la vie à l’un de ses padawans. Mais Gilles s’en moquait, il était trop content de retrouver son ami comme ami. Rien ne pouvait plus rompre ce lien.

— Mouais, on verra. J’ai bien morflé, tu sais. J’ai même eu envie de me foutre en l’air. Je l’avais dans la peau, ça me rendait fou. On ne peut pas comprendre ça, il faut le vivre pour savoir ce qu’on peut ressentir. Ça te prend à l’intérieur, ça te tord les tripes rien que d’y penser. C’est physique, on y peut rien. On dirait l’effet d’une drogue, dès que tu n’en as plus tu ne penses qu’à ça, tu ne peux pas t’en empêcher. Tu as beau savoir que ça te pourrit l’existence, tu n’as qu’une envie c’est de continuer. Voilà, disons que le sevrage a été long, mais ça y est, je m’en suis sorti. J’ai retrouvé un boulot, tu sais. Je travaille chez Charlie, au garage, je lui fais les trucs faciles et en plus j’apprends la mécanique. C’est intéressant la mécanique. Du coup on ne s’ennuie pas, et peu à peu ça m'a permis de ne plus penser à elle.

— Et bien ça me fait vraiment plaisir, tu sais. Et je te l’avais dit, le travail il n’y a rien de tel. Ça remet une vie sur les rails, le boulot. Allez, à la santé de la nouvelle vie de Gilles !

Il leva son verre. Comme un rayon de lumière, de joie véritable, traversa le bar de part en part. Deux autres clients brandirent leur verre, et la patronne accompagna le geste avec une coupe vide qu’elle allait remettre sur son étagère. Chaque chose à sa place. L’univers était de nouveau souriant, l’amitié retrouvée, le bonheur dans les yeux de tous ceux qui voulaient y croire. C’était ça aussi le café Fleuri, une communion, tout le monde se comprenait, participait au malheur des uns et se félicitait du bonheur des autres.

Une simple plaisanterie du fond du comptoir et tout le monde se mit à rire à gorge déployée, tout le monde en avait déjà envie juste avant. Tout en riant, Gilles prit François en posant le bras sur ses épaules et en le secouant :

— On n’est pas bien, l’ami ? Comme avant, hein ? Et pour toujours !

Et comme une averse en plein été ensoleillé, comme une tristesse enveloppant le monde d’un seul coup, une ombre maléfique qui assombrit un moment de bonheur, elle ouvrit la porte. En minijupe montrant ses jambes maigres et nues, le tee-shirt négligé un peu sale, les tongs laissant voir un vernis de doigts de pieds en décrépitude, et le visage fatigué, avec de gros cernes qui enduisaient son regard de dépression.

— Gilles, tu viens ? J’ai besoin de te parler, s’il te plait.

Pas un seul mouvement, Gilles était paralysé, son regard tétanisé sur cette apparition de l’au-delà. Il ouvrit un peu la bouche sans qu’en sorte le moindre mot.

— Gilles, laisse tomber, murmura François, c’est du passé, ne te laisse pas avoir.

La fille le regardait fixement, sans dire un mot de plus, droit dans les yeux. Une grosse larme laissa un grand trait humide et brillant sur sa joue droite. Gilles se leva du tabouret de bar et François le prit par le bras.

— Attends, Gilles, tu vas faire une connerie.

D’un geste brusque, il libéra son bras de l’étreinte de son ami. Il s’approcha d’elle lentement. Elle se blottit dans ses bras. Il la prit par l’épaule,
ils sortirent et s’éloignèrent ensemble.

Chapitre 1 L'endroit.

Chapitre 2 Ta mère, la pute.




Scylla // Répondez-moi


SCYLLA - Répondez-moi


Si quelqu’un m’entend qu’il me réponde tout de suite  
Cette solitude me bousille, j’y croupis depuis douze piges  
Un tout petit signe, rien de plus qu’un oubli  
Un regard, une parole, un coup de cil, ou même un soupir !  
Je ne demande pas grand-chose. 
Juste de savoir  
Juste que cette solitude s’arrête un jour de s’accroître 
(...)
« Alors tu restes là, à compter les peut-être…  
A ne devenir, finalement, que l’ombre de ce que tu peux être  
Alors tu passes ton temps à te retenir,  
A partir tellement loin de toi que tu ne sais plus comment y revenir… » 
[Refrain]
 Hè !? Est-ce que je suis seul dans ce cas ?
  Pourquoi tous ces gens me passent devant la gueule sans me voir ?  
Psst ! Hè ! Ho ! Hè ! Ici, il fait très sombre !
Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Si oui, qu’il me réponde !   
(...)  
Non. J’ai cette aptitude à ne croiser que de pâles lueurs
 Oui, j’ai l’habitude, mais dites-moi que je ne suis pas le seul  
Dites-moi que je ne suis pas le seul. Psst ! 
Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Répondez-moi !


— Bonjour madame Martin. Comment ça va ce matin ?
— Bonjour monsieur Moissonier, très bien merci, répondit-elle de sa voix grésillante.
— Vous allez faire les courses, aujourd’hui il ne pleut pas, il faut en profiter !
— Oui, ça me sert de promenade sous le soleil. C’est bien aussi pour vous, parce que faire les travaux sous la pluie, c’est pas la joie !
— Ça c’est bien vrai, surtout la peinture ! Allez, au revoir madame Martin, profitez bien du beau temps !
— Merci, et bon courage…
Elle se dirigea de son pas lent et hésitant vers le portail de la sortie de la résidence. Cet échange avait ainsi lieu tous les jours, le gardien et jardinier de la résidence était la plupart du temps une des seules personnes avec qui elle parlerait de toute la journée.
Seule, elle s’était levée vers 7 heures. Comme tous les jours dans cette éternité. Elle avait allumé la radio, baissé le son, car á cette heure-là elle prenait soin du sommeil de ses voisins. Elle le monterait de nouveau á midi, quand elle ferait la cuisine. Elle avait déclenché la cafetière dans laquelle le café attendait depuis le soir précèdent. Tout était toujours prêt, bien réglé. Elle écoutait d’une oreille les habituelles informations redondantes, assise à la table de la cuisine où elle beurrait sa tartine. Elle avait du cholestérol, le médecin lui avait autorisé cet écart comme une transgression á une règle absolue et très grave. Depuis, elle ne mangeait plus qu’une tartine, mais l’appréciait d’autant plus, comme une faveur du médecin pour la récompenser d’on ne sait quelle qualité. « C’est bien parce que c’est vous » lui avait-il dit, avec la malice caractéristique qu’utilisent certaines personnes quand ils parlent aux gentils petits vieux. Puis elle était allée dans la salle de bain, se déshabiller pour ensuite se rhabiller était devenu un effort sportif rempli de douleurs et de difficultés. Elle mettait un quart d’heure, en comptant le passage du gant de toilette savonneux sur le visage et sous les aisselles. Elle s’estimait cependant chanceuse. A son âge, beaucoup avaient une aide-soignante qui les aidaient á se préparer matin et soir. Elle disait toujours que le jour où elle perdrait ce peu d’autonomie qui lui restait, elle se laisserait mourir. C’est peut-être pour cela qu’elle y arrivait encore toute seule. Ensuite elle allait ouvrir les volets de tout l’appartement. Elle les ouvrait tous les jours, jour après jour. Elle savait que si un matin ils restaient fermés, alors cela alerterait ses voisins sur son décès. Après tout, même s’ils ne lui demandaient jamais comment elle allait, ils étaient surement suffisamment observateurs. Au jardinier, elle lui avait carrément laissé la consigne : « si un jour les volets restent fermés, vous pouvez appeler les pompes funèbres ! » Il l’avait pris à la rigolade, mais elle savait qu’ainsi il y ferait attention. Elle n’avait pas envie qu’on la retrouve au bout de plusieurs jours puante et pourrissante. Tous les matins elle se rassurait en ouvrant les volets qui lui assuraient sa dernière dignité.
Puis venait le second exercice, descendre les deux étages d’escaliers malgré l’arthrose. Elle ne pourrait bientôt plus. Mais tant que c’était possible, elle allait faire ses courses tous les jours.
La conversation quotidienne de trente seconde n’en était pas vraiment une. Mais le pauvre jardinier, il n’avait pas grand-chose á dire, et à l’évidence il pensait qu’elle non plus. Alors on s’en tenait aux salutations et au bulletin météo. Il paraitrait qu’après avoir vécu quatre-vingt-deux ans, on ne doit pas avoir trop de chose à raconter...
Ensuite, il lui restait cinq cent mètres à marcher jusqu’au supermarché. Elle mettait bien vingt minutes, il fallait qu’elle fasse deux ou trois pauses pour reposer le bras qui tirait son caddie de toile á deux roues. Quand on porte sa croix, il faut quelques stations sur le chemin. Au retour, le caddie étant rempli, il fallait s’arrêter davantage.
Au supermarché, elle allait avoir les deux autres échanges de sa journée avec le reste de l’humanité. L’employé du rayon viande et poisson et la caissière. Et puis se serait fini, elle rentrerait chez elle sans plus parler à personne.
Tous les quinze jours, le samedi après-midi, son fils passait la visiter pour vérifier que tout aille bien. Il donnait des nouvelles en buvant un café, restait une heure trente et repartait. Tous les trois mois, il l’invitait chez lui le dimanche midi, c’était sa grosse sortie. S’il savait combien elle attendait ce moment ! C’était les seules croix qu’elle posait sur son calendrier. Souvent, elle comptait les semaines pour se rendre compte combien la date approchait. Ça lui faisait plaisir. Elle vivait le temps comme cet unique compte à rebours. Sa petite fille vivait au Canada. Mais elle l’appelait souvent, et quand elle revenait en France pour les vacances, elle ne manquait jamais de rester quelques jours dans la chambre d’ami. Un immense bonheur ce moment-là. Elle prenait des photos qu’elle pourrait regarder souvent, tout le reste de l’année, dans l’album de famille. Elle penserait à elle et à ces instants de joie partagés. Elle était si gentille sa petite fille. Elle était folle aussi, elle l’emmenait au centre-ville, et achetait n’importe quoi pour sa grand-mère. Comme elle avait fait attention toute sa vie, ça la faisait râler pour l’argent dépensé, mais elle était aussi tellement heureuse de ces petites attentions. La jeune fille aimait aussi l’emmener au cinéma. Les souvenirs des films en noir et blanc revenaient à la surface. Le cinema, son grand plaisir de jeunesse. Finalement, sa petite fille s’occupait plus d’elle que son propre fils. On la sentait intéressée à converser, toujours à poser des questions sur son passé. Elle ne faisait pas tout ça par obligation comme tous les autres. Elle aimait sa grand-mère pour ce qu’elle était vraiment, pas seulement pour son titre de grand-mère.
Elle arrivait péniblement devant le supermarché, ombre qui marche. C’était un petit supermarché de quartier, il n’y avait jamais grand monde, mais jamais vide non plus. Impersonnel mais on l’y connaissait un peu. On y trouvait de tout, à un prix bien sur exorbitant, qui devait à peine compenser le coût du mètre carré dans le secteur. Mais elle râlait quand même, ronchonnant dans les rayons, plus pour la forme que sur le fond.
Ce jour-là, le clochard habituel, à qui elle donnait régulièrement la monnaie qu’on lui rendait à la caisse, était accompagné d’un jeune homme. Le vieux la salua, comme toujours lorsqu’elle rentrait dans le magasin. Non qu’il soit poli ou aimable, mais simplement bon commercial. S’il saluait sans rien demander, il savait qu’il recevrait plus facilement l’empathie á la sortie. Et l’empathie c’est la clé du travail de mendiant. A la sortie, elle lui laissa, comme d’habitude, deux ou trois pièces de monnaie. Elle en profita alors pour lui demander : « Mais qui c’est ce jeune homme ? » « Je ne vous ai jamais vu», fini-t-elle en s’adressant à lui directement. Il se leva d’un bon et lui proposa son aide pour tirer le caddie jusqu’à chez elle. D’abord elle refusa, puis comme il insistait, elle se laissa convaincre, pensant aussi à la fatigue du retour qu’elle imaginait sous le soleil maintenant plus haut dans le ciel. Ils firent ensemble quelques pas et commencèrent à discuter comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Lui était Syrien, il parlait pourtant bien le français et avait la peau plutôt claire. Elle s’en étonna. Il lui expliqua que ses parents étaient professeurs de français, que la Syrie avait été une sorte de colonie française il n’y a pas si longtemps. L’un de ses grands-parents avait même était tué par les français à l’époque. « hé bien voyez, l’histoire se répète, la France continue de lâcher des bombes sur votre peuple ». Le jeune garçon paru stupéfaits de cette remarque. Pour la première fois, quelqu’un dans ce pays prenait en compte et mettait en lien la guerre au présent et avec le passé colonial, quelqu’un comprenait. Ils continuèrent ainsi à discuter davantage. Ils parlèrent de la solitude, du manque d’empathie des français, de l’égoïsme ambiant. C’est surtout elle qui s’exprimait. Lui était assez surpris, ses conceptions de la famille et de la vieillesse dans un pays riche dont l’une des devises était la fraternité, il ne les imaginait pas comme cela. Finalement, il comprit que même s’ils n’étaient pas de la même origine et avait une histoire bien différente, ils se retrouvaient au même endroit á souffrir des mêmes manques, du même besoin d’humanité. Ils se trouvèrent ainsi des points communs.
Comme ils arrivaient dans l’immeuble, le jeune homme l’aida à monter son caddie, la tâche la plus éprouvante et longue de toutes pour la grand-mère. A l’entrée, le gardien avait suivi d’un regard suspicieux le jeune homme qui accompagnait la vieille femme. Elle se retourna et le rassura d’un geste de la main pour ne pas qu’il se préoccupe. Elle fit jouer les clés dans les trois serrures puis ouvrit la porte et poussa le caddie á l’intérieur. Elle se retourna et regarda le jeune homme dans les yeux. Puis encore de haut en bas, pour constater la légère saleté de ses vêtements et l’usure de ses chaussures. Elle senti la gêne qu’il éprouvait pour cela quand elle croisa de nouveau son regard. Elle lui dit d’attendre une minute, entra dans l’appartement en refermant derrière elle. Elle revint sur le palier avec deux grosses poches plastiques pleines de vêtements. « Ce sont de vielles choses que je gardais de mon mari, il avait à peu près la même taille que vous. » Il la remercia, mais lui exprima que c’était d’avoir parler avec elle qui lui avait fait du bien. Dans la rue, il avait peu l’occasion de parler á des gens cultivés. Elle le regarda encore dans les yeux, longuement. Ils étaient si sincères, si francs, presque naïfs. Il lui dit qu’il devait la laisser mais qu’il espérait la revoir, que ça lui ferait plaisir. Elle l’invita à entrer pour un verre d’eau. Depuis, il habite chez elle.

chapitre 2 Ta mère, la pute…


Ta mère, la pute…

— Tiens, par exemple la semaine dernière, il y en avait une assise sur le banc du square, en short ultra court. Elle venait surement de faire son footing. Elle était sur le banc, devant la boulangerie, de l’autre côté de la rue, avec la file d’attente des clients du dimanche matin juste en face. Et elle attendait là, les jambes écartées. Tu ne vas pas me dire que ce n’est pas provocateur tout de même ! Madame Ginette, s’il vous plait c’est la mienne, commanda-t-il en faisant des petits mouvements circulaires de la main pour désigner les verres à remplir de nouveau.
La patronne récupéra les verres sur le zinc, d’un air fatigué, les posa dans l’évier, et pris des verres propres pour servir les trois Jaunes et le demi Pelfort au petit groupe qui animait le comptoir. À huit heures du soir, l’alcool avait fait son œuvre magique. Depuis la fin de l’après midi, les clients buvaient, et peu à peu la communication s’installait, les barrières tombaient et chacun finissait par dire clairement haut et fort ce qu’il avait timidement commencé à suggérer au départ à voix basse.
Il y avait comme une ambiance de sélection naturelle. Au départ, plusieurs conversations étaient lancées en même temps, sur plusieurs sujets. Mais la plus intéressante, la mieux animée, la vraiment passionnante et fédératrice prenait le dessus. Alors il ne restait qu’elle, la reine de la jungle, qui trônait au centre des idées. D’autres discussions satellites, plus ou moins impliquées, lançaient leurs opinions de loin, au fil de certains arguments qui les faisaient réagir et sortir de leurs apartés. Le café devenait ainsi, pour quelque temps, le forum antique ou les tribuns se faisaient concurrence devant le peuple, entre rationalité et rhétorique, entre grandes phrases et bons mots, entre humour et sarcasme. Cela durerait le temps que l’alcool fasse de nouveau son œuvre, jusqu’à ce qu’une clivante mutation apparaisse : l’apostrophe directe et personnelle. On passera alors de l’argument sur l’idée au jugement personnel de l’autre, désagréable ou faussement admiratif. Puis les critiques s’envenimeront, le ton montera, changera, l’agressivité se fera plus pesante entre certains. Et là ce sera la fin, l’extinction de toutes ces espèces de verves rebelles apparues comme par génération spontanée. L’apocalypse ne nécessitera pas plus d’une phrase ou deux de la patronne. Et toutes ces grandes gueules reviendront penaudes à la réalité : ici on est dans un bar, on ne peut pas changer le monde.
En attendant, Bernard, tout aussi négatif et pessimiste qu’à son habitude, étalait la confiture de ses théories pour qui voulait bien l’entendre. Comme toujours, à deux ou trois contre un, ils essayaient de lui rabattre le caquet. Un grand bonhomme trop mince, à l’air toujours déprimé, vêtu d’un grand imper jaune tout droit sorti d’un film des années soixante-dix, de grosses lunettes d’écaille noire carrées aux verres épais posées sur un long nez un peu crochu. Il était en fin de carrière au service des impôts situé dans le centre-ville tout proche. Il ne gagnait jamais à ce jeu-là. Même si quelquefois, il pouvait paraitre avoir raison sur toute la ligne, il se faisait finalement assassiner par les remarques moqueuses et pleines d’humour sarcastique concernant son physique, son métier, ou même sa façon de parler ou de se tenir. Bref l’humour cinglant, pouvant même être méprisant, était toujours le plus fort à la fin. Et l’humour, c’était le registre dans lequel il était tellement nul que pour lui il n’existait même pas. Il n’en riait jamais et encore moins pouvait faire ne serait-ce que sourire les autres. Les rares fois où il avait essayé de redire une blague qu’il avait retenue, il avait fait un flop et cela s’était retourné contre lui. Mais pour autant, jamais il n’avait abandonné le navire. Chaque jour sauf le week-end et le mardi soir, il essayait de nouveau d’avoir raison face aux autres clients. Cet immuable rituel lui permettait d’exister, après une journée coincé au fond d’un bureau sordide. C’était sa petite île de vie dans cette immense mer de mort lente. Et ce soir-là, comme tous les soirs, il s’enthousiasmait, avec toute la morosité qui le caractérisait, en se rendant compte qu’il avait de nouveau enfanté la reine des discussions du café Fleuri.
Il avait un atout dans sa manche, tous les autres étaient entrés dans ce débat sans savoir qu’il en avait la carte maitresse. La conscience de cet avantage secret lui donnait l’impression de participer à une partie de poker avec un carré d’As en main. Il fallait laisser venir ses adversaires, qu’il les provoque, qu’il leur donne aussi confiance en eux. Et lorsque tous seraient certains d’emporter la victoire, il abattrait ses cartes comme un piège à loups se referme sur la jambe d’un chasseur surarmé, confiant au point de l’imprudence. Ils n’avaient qu’à pas s’approcher, ils n’avaient qu’à faire attention, l’absence de toute pitié rendrait sa victoire encore plus éclatante.
— On les connait ceux qui font la queue à la boulangerie du square le dimanche. Ça leur fait du bien de voir, qu’ici, les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent. On est en France tout de même !
Émile, notre nationaliste de service, avait enfin trouvé la faille pour faire dériver la polémique sur son propre terrain. Lepeniste depuis toujours, il exprimait le plus souvent sa préférence nationale légèrement enrobée d'un racisme qui venait pourtant du plus profond de ses sentiments. Les arabes de la cité Pasteur allaient en effet acheter leur pain dans cette boulangerie et représentaient la moitié de la clientèle.
— Et alors ? Ils sont bien autant chez eux que nous, ils ont le droit d’avoir leur opinion sur les femmes qui jouent aux putes sur les bancs publics. Au moins, ils militent pour la décence des femmes eux, entendit-on lancé depuis l’une des tables près de la fenêtre.
— Non, mais je rêve, non seulement on a déjà eu mai 68, mais en plus ils vont nous la jouer à l’envers avec leur printemps arabe maintenant ?
Les sourires étaient sur toutes les lèvres en réaction à cette réponse davantage en jeu de mots qu’en argument idéologique. Celui qui ne riait pas, et commençait à s’inquiéter, c’était Bernard. Il voyait la conversation s’engager sur un tout autre thème, il fallait faire d’urgence quelque chose, sinon tous les efforts qu’il avait prodigués pour maintenir l’attention sur lui et le thème de son débat, deviendraient inutiles, comme une grande énergie dissipée sous forme de chaleur dans l'atmosphère. La tension intérieure qu’il ressentait était telle qu’il dut desserrer son nœud de cravate d’un geste vif de va-et-vient, et ouvrir le bouton du col de sa chemise. Cela ne rajoutait, hélas, qu’un aspect négligé à son manque de gout vestimentaire. Ses idées allaient à cent, il ne fallait pas laisser une discussion autour du nationalisme et du racisme se développer ou elle phagocyterait tous les esprits en un rien de temps et on oublierait d’un seul coup le thème de départ. C’est le genre de polémique, il le savait, qui emporte toujours tout dans un bar de quartier, car tout le monde a un avis et des arguments affutés sur ce thème. Il transpirait, son front avait rougi, il avala cul sec son fond de Ricard et se lança dans une nouvelle offensive de récupération :
— Enfin, noir jaune ou blanc, croyant ou sans religion, nous sommes tous des humains. Et c’est justement dans ces moments-là qu’on s’en rend compte. Quel homme ne va pas être sensible à deux cuisses nues bien ouvertes alors qu’il fait la queue ? Et ne me dites pas qu’il existe une seule femme au monde qui ne soit pas consciente de cela.
Après un flottement dans l’assistance, il vit la lueur de la délivrance envahir l’atmosphère. Et c’est le gros Roger, le peintre en bâtiment en salopette bleu-marine toute tachée, qui la lui offrit.
— Et bien au lieu de la faire, ils vont se la taper, la queue ! Au sens propre ou contre les murs, c’est selon les hormones de chacun !
Un grand éclat de rire traversa la clientèle, même le petit vieux assis à la table du fond se mit à rire alors qu’il ne participait jamais aux conversations. Bernard était sauvé, le thème du racisme allait s’effacer pour lui laisser la place. Il en était sûr et cela se confirma dans la seconde qui suivit.
— Non, mais on va être obligé de composer le numéro d’urgence de « ni pute ni soumise », là. Il n’y en a pas un dans ce bar capable de distinguer une attitude provocatrice volontaire, d’une provocation involontaire de la part d’une femme fatiguée, qui finit un footing, et qui oublie de faire attention aux pensées malsaines de quelques obsédés qui vont chercher leur pain ? C’est peut-être un peu de sa faute, mais de là à dire que c’est une pute ou je ne sais quoi, c’est quand même dépasser les limites du soutenable.
Le Gianni était tout un personnage, une des dernières figures emblématiques du café à être entrée dans le cercle des habitués. Toujours militant, il prenait les trains en marche et savait y imposer la vision la plus décalée par rapport à la majorité des autres clients du Fleuri. Étonnamment, malgré les aprioris et autres images d’Épinal qu’on ne manquerait pas de coller à son origine italienne, il était un fervent féministe. Il avait pourtant les cheveux frisés mi-longs, cette stature grande et athlétique d’ancien numéro quinze au rugby, et la virilité du tombeur de ses dames arborée comme un étendard. Le contraste était donc d’autant plus saisissant avec les idées qu’il défendait en général. Ses grands-parents étaient d’anciens communistes persécutés par Mussolini dont il était fier de raconter l’histoire de l’immigration en France. Sans doute y étaient-ils pour beaucoup dans l’origine de son militantisme.
— Oui, mais que ce soit volontaire ou non, s’il y en a un qui la chope par la suite, moi je dis qu’il a quand même des circonstances atténuantes. Autant on ne va pas la condamner pour s’être fait agresser, autant il faudra en tenir compte pour le juger lui. Je ne dis pas qu’il faut lui pardonner, mais bon, il faut tenir compte de la provocation de la fille. On ne peut pas demander aux hommes de ne plus être des humains. Nous ne sommes pas des machines programmables : un coup je bande fort, tout excité pour lui donner du plaisir, un coup je la garde molle, la met sous le bras, et rentre bien sagement rejoindre bobonne à la maison qui m’attend avec les seins qui tombent.
Notre frontiste de comptoir avait donc abandonné son thème favori pour revenir dans la conversation initiale. Il n’avait cependant pas oublié de garder toute la provocation qu’il fallait pour être sûr de rester au centre du débat. Évidemment, la plupart désapprouvaient de tels débordements de langage, même ceux qui auraient pu être dans le camp des machistes convaincus. Une rumeur mécontente courut tout le long du comptoir.
— Et bien si tu hésites entre le viol d’une jeune fille innocente dans un square, et te taper la grosse que tu as épousée quand elle était encore jeune et belle, mais que tu ne peux plus voir en peinture, il te reste toujours la branlette dans les chiottes en regardant youporn sur ton smartphone. Non seulement ça soulage, mais en plus ça ne fait de mal à personne, tu vois ? On n’est pas des machines, justement on a une morale, non ? s’insurgea alors Gianni dont le ton avait changé pour verser dans l’agressif mécontent.
L’ensemble des arguments étaient posés, il était temps de porter l’estocade pour Bernard. Il savait que la suite ne serait que des idées qui tournent en rond, avec les pour et les contre qui restent dans leurs camps. Or celui qui domine, qui se place au-dessus de la mêlée, qui brille un moment sous des regards admiratifs dans les deux camps, c’est celui qui met tout le monde d’accord. Il était temps de satisfaire son ego, de rabaisser tous les autres au rang d’amateurs, de petits joueurs, de ceux qui parlent sans savoir. Il était temps d’imposer l’expérience de la vie face aux pompeuses théories, aux jolies phrases qui font mouche, mais ne sont belles que dans la forme. Le fond, la vérité, la raison, elle ne peut venir que de la réalité, que des faits, que du vécu.
— Mais si cette femme se fait violer, elle ne peut être tenue pour responsable, même si elle a provoqué cela par son comportement. Pourtant parfois, elle est tout de même condamnée et mise en face de sa responsabilité. Non par la justice des hommes, mais par la nature elle-même. Tout simplement et sans aucun procès, le verdict tombe et point barre. Et pour la nature, il n’y a pas d’histoire de circonstances atténuantes, d’intentionnalité du coupable ou de la victime, de savoir si l’on applique plus ou moins la loi. La nature, si elle condamne, elle applique sa loi, entièrement et complètement, sans trembler, sans atermoiement. Il n’y a qu’une seule loi et c’est la même pour tout le monde dans ce cas.
Était-ce la teneur du discours tout à coup très différente ou la voix devenue légèrement tremblante et remplie d’émotion, mais cela créa un grand blanc, un de ces vides qui interroge. Même la patronne posa le verre qu’elle était en train de sécher avec un torchon et s’immobilisa les deux poings appuyés sur le bord de l’évier dans l’attente de la suite de cet étrange revirement. Mais Bernard avait arrêté de parler, considérant cette pause comme essentielle à l’effet de suspense qu’il voulait donner, désir de voir tout le monde pendu à ses lèvres. Au bout de quelques longues secondes, c’est Gianni qui réagit en premier :
— Je ne vois vraiment pas en quoi l’on pourrait juger la victime d’un viol comme responsable, et encore moins comment elle pourrait être condamnée. Et par la nature en plus ! La nature de quoi ? Quelle condamnation ? De quoi parle-t-on exactement ?
— Et bien la nature du viol c’est avant tout d’être un acte sexuel. C’est-à-dire un acte reproducteur. C’est sa nature première. Et il arrive que du viol naisse un enfant. Dans ce cas-là, la femme n’est-elle pas contrainte, condamnée à prendre ses responsabilités ? Son instinct de mère, son instinct naturel, ne devient-il pas le plus fort ? Demandez aux deux parents pour savoir lequel se sent le plus responsable de cet enfant, et vous verrez si ce n’est pas la mère qui répond davantage présente. Vous verrez si ce n’est pas elle qui assume le plus cette condamnation de la nature. Une condamnation à vie.
— Non, mais là tu mélanges tout, la mère ne peut pas considérer l’enfant comme responsable du viol. Elle peut l’aimer. Mais elle peut aussi le rejeter, voire avorter. D’ailleurs, c’est une des raisons les plus faciles à faire accepter pour autoriser l’avortement dans un pays. Cela veut bien dire qu’on laisse le choix, donc qu’on ne considère pas que la mère a été condamnée, bien au contraire.
— Oui bien sûr, c’est moi qui mélange tout, et toi qui fais des phrases avec trente-six mille cas différents qui justifient la même chose, hein ? Si la mère décide d’avorter, penses-tu qu’elle le fasse sans hésiter, sans se poser de questions ? Sans être confrontée à un doute, à un sentiment de responsabilité ? Sans souffrir, sans être déchirée ? Ne penses-tu pas que cet être humain, pour être le fruit d’un viol, est aussi respectable qu’un autre ? Trouves-tu qu’on puisse ainsi le condamner alors qu’on n’avorterait pas d’un enfant issu d’un accident de contraception ? Finalement comme tu le dis, pourquoi la mère doit-elle porter la responsabilité de ce choix ? Le père, en général, il s’en fout complètement qu’elle avorte ou qu’elle le garde. Lui il n’est condamné à rien, ou à si peu. Toi tu serais d’accord avec cet avortement, donner le choix à la mère de condamner cet enfant ?
— Mais attends là, il ne s’agit pas de condamner l’enfant, mais justement d’éviter que la mère soit victime une deuxième fois. Si elle ne veut pas le garder, c’est certainement parce qu’elle ne supporterait pas de l’élever. Parce l’enfant est aussi le fils de son bourreau, qu’elle s’en souviendrait en permanence. Peut-être le traiterait-elle mal cet enfant à cause de cela. C’est pour ça qu’elle peut vouloir avorter.
— Mais alors un enfant maltraité n’a selon toi pas le droit d’exister, il ne mérite pas la vie ?
— Ben, il vaut mieux oui, je pense. Mieux vaut qu’il ne naisse pas plutôt qu’il ait une vie de malheur.
— Pourquoi une vie de malheur ? Cet enfant maltraité ne peut-il pas s’en sortir et devenir quelqu’un de bien ? Ou quelqu’un de respectable, pour le moins acceptable ? Quelqu’un qui fait toujours du mieux qu’il peut pour faire oublier à sa mère qui est son père. Quelqu’un qui toute sa vie, porte le poids d’un acte dont il n’est pas responsable. Qui malgré tout, essaie tant bien que ça d’exister aux yeux de sa mère, et aux yeux de tous les autres aussi. Qui tente en permanence de faire en sorte que « cela » ne se voie pas. Quelqu’un écrasé par sa propre existence, par le regard des autres, par l’absence de son père, par la violence de sa mère, mais qui s’en sort malgré tout à peu près, comme il peut, avec tous les défauts qu’a pu générer en lui cette dramatique origine. Quelqu’un à qui l’on dit que sa mère est soit une pute responsable du viol parce qu’elle l’a bien cherché, soit une irresponsable qui l’a condamné à lui faire vivre un calvaire plutôt que de l’avorter. Quelqu’un avec les défauts qui le condamnent en permanence à être mal jugés par le monde, mais qui ne sont pourtant rien face aux efforts qu’il a dû faire pour arriver là où il en est. Quelqu’un tout pourri en comparaison des autres, mais qui a tout de même en lui une certaine fierté d’avoir réussi son bout de chemin, un certain orgueil de surmonter en permanence cette épreuve... Quelqu’un comme moi.