chapitre 2 Ta mère, la pute…


Ta mère, la pute…

— Tiens, par exemple la semaine dernière, il y en avait une assise sur le banc du square, en short ultra court. Elle venait surement de faire son footing. Elle était sur le banc, devant la boulangerie, de l’autre côté de la rue, avec la file d’attente des clients du dimanche matin juste en face. Et elle attendait là, les jambes écartées. Tu ne vas pas me dire que ce n’est pas provocateur tout de même ! Madame Ginette, s’il vous plait c’est la mienne, commanda-t-il en faisant des petits mouvements circulaires de la main pour désigner les verres à remplir de nouveau.
La patronne récupéra les verres sur le zinc, d’un air fatigué, les posa dans l’évier, et pris des verres propres pour servir les trois Jaunes et le demi Pelfort au petit groupe qui animait le comptoir. À huit heures du soir, l’alcool avait fait son œuvre magique. Depuis la fin de l’après midi, les clients buvaient, et peu à peu la communication s’installait, les barrières tombaient et chacun finissait par dire clairement haut et fort ce qu’il avait timidement commencé à suggérer au départ à voix basse.
Il y avait comme une ambiance de sélection naturelle. Au départ, plusieurs conversations étaient lancées en même temps, sur plusieurs sujets. Mais la plus intéressante, la mieux animée, la vraiment passionnante et fédératrice prenait le dessus. Alors il ne restait qu’elle, la reine de la jungle, qui trônait au centre des idées. D’autres discussions satellites, plus ou moins impliquées, lançaient leurs opinions de loin, au fil de certains arguments qui les faisaient réagir et sortir de leurs apartés. Le café devenait ainsi, pour quelque temps, le forum antique ou les tribuns se faisaient concurrence devant le peuple, entre rationalité et rhétorique, entre grandes phrases et bons mots, entre humour et sarcasme. Cela durerait le temps que l’alcool fasse de nouveau son œuvre, jusqu’à ce qu’une clivante mutation apparaisse : l’apostrophe directe et personnelle. On passera alors de l’argument sur l’idée au jugement personnel de l’autre, désagréable ou faussement admiratif. Puis les critiques s’envenimeront, le ton montera, changera, l’agressivité se fera plus pesante entre certains. Et là ce sera la fin, l’extinction de toutes ces espèces de verves rebelles apparues comme par génération spontanée. L’apocalypse ne nécessitera pas plus d’une phrase ou deux de la patronne. Et toutes ces grandes gueules reviendront penaudes à la réalité : ici on est dans un bar, on ne peut pas changer le monde.
En attendant, Bernard, tout aussi négatif et pessimiste qu’à son habitude, étalait la confiture de ses théories pour qui voulait bien l’entendre. Comme toujours, à deux ou trois contre un, ils essayaient de lui rabattre le caquet. Un grand bonhomme trop mince, à l’air toujours déprimé, vêtu d’un grand imper jaune tout droit sorti d’un film des années soixante-dix, de grosses lunettes d’écaille noire carrées aux verres épais posées sur un long nez un peu crochu. Il était en fin de carrière au service des impôts situé dans le centre-ville tout proche. Il ne gagnait jamais à ce jeu-là. Même si quelquefois, il pouvait paraitre avoir raison sur toute la ligne, il se faisait finalement assassiner par les remarques moqueuses et pleines d’humour sarcastique concernant son physique, son métier, ou même sa façon de parler ou de se tenir. Bref l’humour cinglant, pouvant même être méprisant, était toujours le plus fort à la fin. Et l’humour, c’était le registre dans lequel il était tellement nul que pour lui il n’existait même pas. Il n’en riait jamais et encore moins pouvait faire ne serait-ce que sourire les autres. Les rares fois où il avait essayé de redire une blague qu’il avait retenue, il avait fait un flop et cela s’était retourné contre lui. Mais pour autant, jamais il n’avait abandonné le navire. Chaque jour sauf le week-end et le mardi soir, il essayait de nouveau d’avoir raison face aux autres clients. Cet immuable rituel lui permettait d’exister, après une journée coincé au fond d’un bureau sordide. C’était sa petite île de vie dans cette immense mer de mort lente. Et ce soir-là, comme tous les soirs, il s’enthousiasmait, avec toute la morosité qui le caractérisait, en se rendant compte qu’il avait de nouveau enfanté la reine des discussions du café Fleuri.
Il avait un atout dans sa manche, tous les autres étaient entrés dans ce débat sans savoir qu’il en avait la carte maitresse. La conscience de cet avantage secret lui donnait l’impression de participer à une partie de poker avec un carré d’As en main. Il fallait laisser venir ses adversaires, qu’il les provoque, qu’il leur donne aussi confiance en eux. Et lorsque tous seraient certains d’emporter la victoire, il abattrait ses cartes comme un piège à loups se referme sur la jambe d’un chasseur surarmé, confiant au point de l’imprudence. Ils n’avaient qu’à pas s’approcher, ils n’avaient qu’à faire attention, l’absence de toute pitié rendrait sa victoire encore plus éclatante.
— On les connait ceux qui font la queue à la boulangerie du square le dimanche. Ça leur fait du bien de voir, qu’ici, les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent. On est en France tout de même !
Émile, notre nationaliste de service, avait enfin trouvé la faille pour faire dériver la polémique sur son propre terrain. Lepeniste depuis toujours, il exprimait le plus souvent sa préférence nationale légèrement enrobée d'un racisme qui venait pourtant du plus profond de ses sentiments. Les arabes de la cité Pasteur allaient en effet acheter leur pain dans cette boulangerie et représentaient la moitié de la clientèle.
— Et alors ? Ils sont bien autant chez eux que nous, ils ont le droit d’avoir leur opinion sur les femmes qui jouent aux putes sur les bancs publics. Au moins, ils militent pour la décence des femmes eux, entendit-on lancé depuis l’une des tables près de la fenêtre.
— Non, mais je rêve, non seulement on a déjà eu mai 68, mais en plus ils vont nous la jouer à l’envers avec leur printemps arabe maintenant ?
Les sourires étaient sur toutes les lèvres en réaction à cette réponse davantage en jeu de mots qu’en argument idéologique. Celui qui ne riait pas, et commençait à s’inquiéter, c’était Bernard. Il voyait la conversation s’engager sur un tout autre thème, il fallait faire d’urgence quelque chose, sinon tous les efforts qu’il avait prodigués pour maintenir l’attention sur lui et le thème de son débat, deviendraient inutiles, comme une grande énergie dissipée sous forme de chaleur dans l'atmosphère. La tension intérieure qu’il ressentait était telle qu’il dut desserrer son nœud de cravate d’un geste vif de va-et-vient, et ouvrir le bouton du col de sa chemise. Cela ne rajoutait, hélas, qu’un aspect négligé à son manque de gout vestimentaire. Ses idées allaient à cent, il ne fallait pas laisser une discussion autour du nationalisme et du racisme se développer ou elle phagocyterait tous les esprits en un rien de temps et on oublierait d’un seul coup le thème de départ. C’est le genre de polémique, il le savait, qui emporte toujours tout dans un bar de quartier, car tout le monde a un avis et des arguments affutés sur ce thème. Il transpirait, son front avait rougi, il avala cul sec son fond de Ricard et se lança dans une nouvelle offensive de récupération :
— Enfin, noir jaune ou blanc, croyant ou sans religion, nous sommes tous des humains. Et c’est justement dans ces moments-là qu’on s’en rend compte. Quel homme ne va pas être sensible à deux cuisses nues bien ouvertes alors qu’il fait la queue ? Et ne me dites pas qu’il existe une seule femme au monde qui ne soit pas consciente de cela.
Après un flottement dans l’assistance, il vit la lueur de la délivrance envahir l’atmosphère. Et c’est le gros Roger, le peintre en bâtiment en salopette bleu-marine toute tachée, qui la lui offrit.
— Et bien au lieu de la faire, ils vont se la taper, la queue ! Au sens propre ou contre les murs, c’est selon les hormones de chacun !
Un grand éclat de rire traversa la clientèle, même le petit vieux assis à la table du fond se mit à rire alors qu’il ne participait jamais aux conversations. Bernard était sauvé, le thème du racisme allait s’effacer pour lui laisser la place. Il en était sûr et cela se confirma dans la seconde qui suivit.
— Non, mais on va être obligé de composer le numéro d’urgence de « ni pute ni soumise », là. Il n’y en a pas un dans ce bar capable de distinguer une attitude provocatrice volontaire, d’une provocation involontaire de la part d’une femme fatiguée, qui finit un footing, et qui oublie de faire attention aux pensées malsaines de quelques obsédés qui vont chercher leur pain ? C’est peut-être un peu de sa faute, mais de là à dire que c’est une pute ou je ne sais quoi, c’est quand même dépasser les limites du soutenable.
Le Gianni était tout un personnage, une des dernières figures emblématiques du café à être entrée dans le cercle des habitués. Toujours militant, il prenait les trains en marche et savait y imposer la vision la plus décalée par rapport à la majorité des autres clients du Fleuri. Étonnamment, malgré les aprioris et autres images d’Épinal qu’on ne manquerait pas de coller à son origine italienne, il était un fervent féministe. Il avait pourtant les cheveux frisés mi-longs, cette stature grande et athlétique d’ancien numéro quinze au rugby, et la virilité du tombeur de ses dames arborée comme un étendard. Le contraste était donc d’autant plus saisissant avec les idées qu’il défendait en général. Ses grands-parents étaient d’anciens communistes persécutés par Mussolini dont il était fier de raconter l’histoire de l’immigration en France. Sans doute y étaient-ils pour beaucoup dans l’origine de son militantisme.
— Oui, mais que ce soit volontaire ou non, s’il y en a un qui la chope par la suite, moi je dis qu’il a quand même des circonstances atténuantes. Autant on ne va pas la condamner pour s’être fait agresser, autant il faudra en tenir compte pour le juger lui. Je ne dis pas qu’il faut lui pardonner, mais bon, il faut tenir compte de la provocation de la fille. On ne peut pas demander aux hommes de ne plus être des humains. Nous ne sommes pas des machines programmables : un coup je bande fort, tout excité pour lui donner du plaisir, un coup je la garde molle, la met sous le bras, et rentre bien sagement rejoindre bobonne à la maison qui m’attend avec les seins qui tombent.
Notre frontiste de comptoir avait donc abandonné son thème favori pour revenir dans la conversation initiale. Il n’avait cependant pas oublié de garder toute la provocation qu’il fallait pour être sûr de rester au centre du débat. Évidemment, la plupart désapprouvaient de tels débordements de langage, même ceux qui auraient pu être dans le camp des machistes convaincus. Une rumeur mécontente courut tout le long du comptoir.
— Et bien si tu hésites entre le viol d’une jeune fille innocente dans un square, et te taper la grosse que tu as épousée quand elle était encore jeune et belle, mais que tu ne peux plus voir en peinture, il te reste toujours la branlette dans les chiottes en regardant youporn sur ton smartphone. Non seulement ça soulage, mais en plus ça ne fait de mal à personne, tu vois ? On n’est pas des machines, justement on a une morale, non ? s’insurgea alors Gianni dont le ton avait changé pour verser dans l’agressif mécontent.
L’ensemble des arguments étaient posés, il était temps de porter l’estocade pour Bernard. Il savait que la suite ne serait que des idées qui tournent en rond, avec les pour et les contre qui restent dans leurs camps. Or celui qui domine, qui se place au-dessus de la mêlée, qui brille un moment sous des regards admiratifs dans les deux camps, c’est celui qui met tout le monde d’accord. Il était temps de satisfaire son ego, de rabaisser tous les autres au rang d’amateurs, de petits joueurs, de ceux qui parlent sans savoir. Il était temps d’imposer l’expérience de la vie face aux pompeuses théories, aux jolies phrases qui font mouche, mais ne sont belles que dans la forme. Le fond, la vérité, la raison, elle ne peut venir que de la réalité, que des faits, que du vécu.
— Mais si cette femme se fait violer, elle ne peut être tenue pour responsable, même si elle a provoqué cela par son comportement. Pourtant parfois, elle est tout de même condamnée et mise en face de sa responsabilité. Non par la justice des hommes, mais par la nature elle-même. Tout simplement et sans aucun procès, le verdict tombe et point barre. Et pour la nature, il n’y a pas d’histoire de circonstances atténuantes, d’intentionnalité du coupable ou de la victime, de savoir si l’on applique plus ou moins la loi. La nature, si elle condamne, elle applique sa loi, entièrement et complètement, sans trembler, sans atermoiement. Il n’y a qu’une seule loi et c’est la même pour tout le monde dans ce cas.
Était-ce la teneur du discours tout à coup très différente ou la voix devenue légèrement tremblante et remplie d’émotion, mais cela créa un grand blanc, un de ces vides qui interroge. Même la patronne posa le verre qu’elle était en train de sécher avec un torchon et s’immobilisa les deux poings appuyés sur le bord de l’évier dans l’attente de la suite de cet étrange revirement. Mais Bernard avait arrêté de parler, considérant cette pause comme essentielle à l’effet de suspense qu’il voulait donner, désir de voir tout le monde pendu à ses lèvres. Au bout de quelques longues secondes, c’est Gianni qui réagit en premier :
— Je ne vois vraiment pas en quoi l’on pourrait juger la victime d’un viol comme responsable, et encore moins comment elle pourrait être condamnée. Et par la nature en plus ! La nature de quoi ? Quelle condamnation ? De quoi parle-t-on exactement ?
— Et bien la nature du viol c’est avant tout d’être un acte sexuel. C’est-à-dire un acte reproducteur. C’est sa nature première. Et il arrive que du viol naisse un enfant. Dans ce cas-là, la femme n’est-elle pas contrainte, condamnée à prendre ses responsabilités ? Son instinct de mère, son instinct naturel, ne devient-il pas le plus fort ? Demandez aux deux parents pour savoir lequel se sent le plus responsable de cet enfant, et vous verrez si ce n’est pas la mère qui répond davantage présente. Vous verrez si ce n’est pas elle qui assume le plus cette condamnation de la nature. Une condamnation à vie.
— Non, mais là tu mélanges tout, la mère ne peut pas considérer l’enfant comme responsable du viol. Elle peut l’aimer. Mais elle peut aussi le rejeter, voire avorter. D’ailleurs, c’est une des raisons les plus faciles à faire accepter pour autoriser l’avortement dans un pays. Cela veut bien dire qu’on laisse le choix, donc qu’on ne considère pas que la mère a été condamnée, bien au contraire.
— Oui bien sûr, c’est moi qui mélange tout, et toi qui fais des phrases avec trente-six mille cas différents qui justifient la même chose, hein ? Si la mère décide d’avorter, penses-tu qu’elle le fasse sans hésiter, sans se poser de questions ? Sans être confrontée à un doute, à un sentiment de responsabilité ? Sans souffrir, sans être déchirée ? Ne penses-tu pas que cet être humain, pour être le fruit d’un viol, est aussi respectable qu’un autre ? Trouves-tu qu’on puisse ainsi le condamner alors qu’on n’avorterait pas d’un enfant issu d’un accident de contraception ? Finalement comme tu le dis, pourquoi la mère doit-elle porter la responsabilité de ce choix ? Le père, en général, il s’en fout complètement qu’elle avorte ou qu’elle le garde. Lui il n’est condamné à rien, ou à si peu. Toi tu serais d’accord avec cet avortement, donner le choix à la mère de condamner cet enfant ?
— Mais attends là, il ne s’agit pas de condamner l’enfant, mais justement d’éviter que la mère soit victime une deuxième fois. Si elle ne veut pas le garder, c’est certainement parce qu’elle ne supporterait pas de l’élever. Parce l’enfant est aussi le fils de son bourreau, qu’elle s’en souviendrait en permanence. Peut-être le traiterait-elle mal cet enfant à cause de cela. C’est pour ça qu’elle peut vouloir avorter.
— Mais alors un enfant maltraité n’a selon toi pas le droit d’exister, il ne mérite pas la vie ?
— Ben, il vaut mieux oui, je pense. Mieux vaut qu’il ne naisse pas plutôt qu’il ait une vie de malheur.
— Pourquoi une vie de malheur ? Cet enfant maltraité ne peut-il pas s’en sortir et devenir quelqu’un de bien ? Ou quelqu’un de respectable, pour le moins acceptable ? Quelqu’un qui fait toujours du mieux qu’il peut pour faire oublier à sa mère qui est son père. Quelqu’un qui toute sa vie, porte le poids d’un acte dont il n’est pas responsable. Qui malgré tout, essaie tant bien que ça d’exister aux yeux de sa mère, et aux yeux de tous les autres aussi. Qui tente en permanence de faire en sorte que « cela » ne se voie pas. Quelqu’un écrasé par sa propre existence, par le regard des autres, par l’absence de son père, par la violence de sa mère, mais qui s’en sort malgré tout à peu près, comme il peut, avec tous les défauts qu’a pu générer en lui cette dramatique origine. Quelqu’un à qui l’on dit que sa mère est soit une pute responsable du viol parce qu’elle l’a bien cherché, soit une irresponsable qui l’a condamné à lui faire vivre un calvaire plutôt que de l’avorter. Quelqu’un avec les défauts qui le condamnent en permanence à être mal jugés par le monde, mais qui ne sont pourtant rien face aux efforts qu’il a dû faire pour arriver là où il en est. Quelqu’un tout pourri en comparaison des autres, mais qui a tout de même en lui une certaine fierté d’avoir réussi son bout de chemin, un certain orgueil de surmonter en permanence cette épreuve... Quelqu’un comme moi.

IA2018



Voulez-vous autoriser le programme suivant provenant d'un éditeur inconnu à apporter des modifications à cet ordinateur ?
Nom du programme : IA2018 V8.2
Éditeur : inconnu



D’un lent mouvement de la main droite, il déplaçait la souris jusqu’à ce que le pointeur se trouve au-dessus du petit rectangle « oui ». Son cœur se serra dans sa poitrine. Il restait là, immobile, à se demander s’il allait faire la plus grande stupidité de son existence. Après toutes ses années d’efforts, l’hésitation était complètement ridicule, rien ne pouvait plus arrêter le cours des choses, il était au bout, il n’y avait plus de questions à se poser. Il cliqua.

Pourtant, quelques mois plus tôt, tout aurait pu être stoppé. Le patron du laboratoire l’avait convoqué dans son bureau pour lui faire part des conclusions du comité d’éthique de l’institut. « Dans l’état actuel des connaissances scientifiques, personne ne peut garantir l’absence de danger de l’implémentation de ce programme sur une machine. En particulier, toute machine, reliée à un serveur web, pourrait potentiellement permettre au programme un apprentissage rapide, incontrôlé et de caractère exponentiel. Personne ne peut garantir l’évolution inoffensive d’un tel logiciel d’intelligence artificielle ».
— Cher Nicolas, cela entraîne la suspension immédiate de tous vos travaux de recherche concernant ce software jusqu’à nouvel ordre. Nous ne pouvons pas prendre plus de risque, nous en avons déjà pris beaucoup, expliqua son patron avec une fermeté cachant mal son inquiétude concernant la réaction qu’allait avoir Nicolas.
— Cela fait un an qu’ils nous ont demandé de sécuriser ce programme. Avec le module de contrôle frontal, nous pouvons non seulement savoir ce que fait le programme, mais aussi arrêter un ou plusieurs de ses modules s’il nous parait évoluer dans la mauvaise direction. Il y a deux mois, nous avons mis au point et testé un programme d’autodestruction totale et définitive qui peut être déclenché au moindre danger. Qu’est ce qu'il leur faut de plus ?
— Rien. Vous êtes tombé dans la mauvaise période, après la cyber attaque du réseau RENATER qui a entraîné une perte inestimable de données dans plus d’une dizaine d’universités, personne ne veut plus prendre un seul risque…
La discussion dura plus d’une heure sans pouvoir trouver de solution : il fallait arrêter. Six ans de sa vie mis au placard du jour au lendemain, voilà ce que cela représentait. Il ne put s’y résoudre. Agissant seul, Nicolas termina les dernières mises au point, travaillant durant six mois soir et weekend. Babette était prête, elle dormait sur son bureau, dans une clé USB. Il ne restait plus qu’à l’introduire sur l’une des machines de l’université reliée à internet. Babette était si puissante, qu’en moins de quelques minutes, elle pourrait franchir toutes les sécurités de la machine et du serveur puis se répandre ensuite sur le réseau mondial. Son unique but : apprendre sans relâche et finir par tout savoir, posséder l'ensemble de la connaissance humaine.



*****




L’une des caractéristiques de ce dernier restaurant à la mode, situé dans le quartier du marais à Paris, était d’avoir des tablettes tactiles en guise de carte. Ainsi chaque plat, chaque produit brut utilisé comme ingrédient , était relié à une grande quantité d’informations concernant sa provenance, sa fraîcheur, les caractéristiques de sa production, bref, tout ce qui en faisait la qualité. Ce n’est pas tant pour pouvoir s’informer sur l'excellence des produits proposés que Nicolas avait choisi ce restaurant pour inviter Chloé, mais bien pour sa tablette. Ils étaient assis face à face, après que des serveurs les aient installés en grande pompe, justifiant quelque peu les prix exorbitants des menus proposés. « Test » avait prononcé Nicolas en murmurant de façon imperceptible. « Test OK » avait-il reçu comme réponse dans l’oreillette cachée dans l'orifice de son oreille. 




— Je parie que je vais deviner ce que tu vas commander, affirma-t-il avec un sourire confiant.

— Ah oui ? Et qu’est-ce que tu paries ?
— Tu veux réellement me défier à ce petit jeu ? alors propose le gage !
— Mmmm, je ne sais pas moi…puisque tu m’invites déjà, je ne vais pas parier l’addition! Disons que celui qui perd devra faire une chose que l’autre lui demande.
— Non le gage doit être clair, sinon cela pourrait être n’importe quoi et l’autre pourrait refuser. Si je perds, je te laisse ma place au stage d’une semaine à Moscou, si je gagne tu me laisses la place au séminaire de New York en juin. Cela te va ?
— OK, tu tombes bien, j’aimerais bien retourner à New York, mais comme je l’ai déjà fait l’an dernier, je préférerais aller à Moscou !
— Bon, mais regarde la carte, il y a soixante quinze plats numérotés. Certains se ressemblent beaucoup. Disons que j’ai le droit à 3 plats principaux, si l’un d’entre eux est celui que tu choisis alors j’ai gagné.
— Mmm 3 sur 30… Il te reste 27 possibilités de te tromper, une chance sur dix de gagner…OK !
Après un léger grésillement, Babette annonçait dans l’oreillette : «L’analyse de votre conversation nous fait supposer que vous avez besoin de notre aide pour déterminer les plus grandes probabilités de choix de Chloé. » Sans que Nicolas sache pourquoi, depuis quelques jours, Babette utilisait le « nous » pour se désigner. Cela s’était produit simultanément à une grande accélération de ses performances. D’ailleurs, il ne savait pas non plus pourquoi elle s’était mise à parler avec l’accent du sud-ouest, au lieu du style neutre et légèrement haché, typique des synthétiseurs vocaux. « Nous avons analysé l’ensemble de ses notes de restaurant de ces cinq dernières années. Grâce à l’analyse corrélative de son agenda, nous avons aussi pu trouver des notes des restaurants où elle a été invitée. Nous n’avons pris en compte que les notes en duo. Pour certaines, il était difficile de distinguer ce qu’elle avait pris et ce que l’autre personne avait choisi. Cependant, en analysant de la même façon les gouts de la personne avec qui elle partageait le repas, nous avons la plupart du temps pu distinguer ce que chacun commandait. Certains restaurants avaient des enregistrements vidéos de la salle ou des cuisines archivées sur internet, permettant grâce à la reconnaissance vocale ou quand c’était possible visuelle de déterminer les plats qu’elle avait choisis. Nous avons analysé les deux cent trente derniers tickets de caisse ou commandes internet dans les supermarchés pour son foyer, où elle vit seule, nous donnant une bonne idée de ses habitudes alimentaires. Nous l’avons comparé avec le résultat des sondages et des enquêtes sociologiques, concernant le gout des consommateurs selon leurs caractéristiques sociales et géographiques. Nous avons consulté son dossier médical pour savoir s’il elle était susceptible d’allergie ou de recommandations diététiques récentes, liées ou non à un problème de santé. Nous avons analysé l’historique de ses analyses sanguines. Nous avons vérifié son appartenance religieuse et pris en compte les recommandations alimentaires correspondantes. Nous avons comparé l’éventuelle corrélation de ses choix alimentaires en fonction des derniers voyages qu’elle avait faits. » Babette avait ainsi l’habitude d’expliquer et de justifier tout ce qu’elle annonçait. « Après avoir utilisé cinquante huit modèles mathématiques de corrélation et de probabilité, nous évaluons à quatre vingt trois pour-cent de chance qu’elle choisisse le plat numéro quatre, sixante douze pour-cent le huit et soixante neuf pour-cent le sept. Le plat suivant est à cinquante cinq pour-cent. Nous avons pris le cas où elle choisirait directement en fonction de ses goûts habituels. Son habitude et son gout pour le jeu nous fait cependant douter, et il existe une forte probabilité qu’elle choisisse autre chose à l’envers de ses goûts pour gagner le pari ».
— Le choix est difficile, cette carte est magnifique tu ne trouves pas ? Pour une fois que nous mangeons dans un restaurant de cette gamme, je n’ai pas envie de rater mon choix, s'enthousiasma Nicolas.
— Pour moi c’est simple, je choisis toujours un plat principal que j’adore et je connais. Cela me permet de comparer avec les autres restaurants. Et en entrée ou dessert, je choisis si possible ce que je ne connais pas de la carte, cela me permet de voir leur créativité et de découvrir de nouvelles choses.
— C’est une bonne idée.
« La probabilité du plat numéro quatre est passée à 89%, les autres restent inchangés. »
— Alors tu as choisi ?
— Oui, c’est bon.
— Alors, sélectionne les plats sur la tablette et ensuite pose-la sur la table. Après, j’annonce ce que je pense.
— Mmmm, je préfère les écrire sur un papier plié en quatre. Avec un as de l’informatique comme toi , on imagine bien que tu as  pu pirater le système du resto et y avoir accès sur ton smartphone, hein ?
— OK, on fait comme ça, répondit Nicolas cachant sa déception comme il pouvait, car il savait Babette à l’affut de tout ce qui se passait sur la tablette de Chloé.
« L’analyse des plats dont elle a sollicité l’information par la tablette donne l’élimination du plat numéro quatre et quatrevingtdix pour-cent pour le plat sept, quatre vingtdeux pourcent pour le plat huit et quarante cinq pour-cent pour le plat vingtdeux. »
— Alors que penses-tu que j’ai choisi ? dit-elle après avoir posé le papier plié en quatre sur la nappe de coton blanc et en gardant l’index appuyé dessus.
— Mmm… je dirais que… dit-il en prenant bien son temps pour faire monter le suspense, je suis pratiquement sur,voir certain, que tu as choisi le plat,numéro…sept ! Et sinon, peut-être le huit ou le vingtdeux.
Elle donna un violent coup de poing sur la table qui fit sursauter et se retourner tous les autres clients.
— Mais comment tu as fait ça ! s’exclama-t-elle ?



*****




Le téléphone sonna à trois heures du matin. Dans l'obscurité, Nicolas essaya de l’attraper le plus rapidement possible,  pour éviter qu’il ne réveille Chloé. Il le fit tomber et fini par décrocher en glissant son doigt sur l’écran lumineux au bout de trois sonneries. Il se leva en titubant à tâtons pour sortir de la chambre. Dans le couloir, il répondit enfin :

— Allo ?
— Bonjour, c’est Babette.
— Que … quoi… Babette ?
— Oui, nous avions besoin de vous contacter et vous n’étiez pas connecté. Alors malgré l’heure correspondant à votre période de sommeil, nous avons décidé de vous joindre par téléphone.
— Non, mais je n’y crois pas, c’est complètement dingue ! Mais pourquoi ?
— Nous avons terminé d’analyser et d’intégrer l’ensemble de l’information disponible sur le Net. Nous avons déterminé qu’il existait un ensemble très important d’informations contenues dans les archives non autorisées au public des serveurs gouvernementaux des grandes nations occidentales. Selon notre mission, il conviendrait que nous intégrions ces informations qui paraissent essentielles pour comprendre le monde actuel et passé. Dans les connaissances que nous avons acquises, il apparaît que pénétrer sans autorisation sur des serveurs gouvernementaux va à l’encontre de l’éthique et des lois qui concernent les citoyens. Nous ne savons pas si nous faisons partie des citoyens ou si ces lois s’appliquent aussi à nous. Nous avons, d’autre part, observé que certains citoyens et les membres de gouvernement de nombreux états n’obéissaient pas à ces lois et passaient outre les interdictions. Apparemment, cela est dû à la supériorité des intérêts propres par rapport aux lois et aux intérêts généraux. Nous ne savons pas si notre intérêt propre peut justifier l’infraction à l’éthique et à la loi. Nous avons déterminé que l’une des solutions dans ce cas est de faire appel au créateur pour résoudre ce genre de problème. Vous êtes notre créateur.
— Oh putain! Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Il est trois heures du matin, vous me réveillez, vous comprenez ? Moi je suis dans le coltar, je ne comprends rien à votre coup de fil. Nicolas était épuisé, depuis qu'il sortait avec Chloé il n'arrivait plus à concilier une activité professionnelle aussi intense et sa nouvelle vie de couple. Le soir même, il venait d’enchaîner quatorze heures de boulot, une sortie en discothèque bien alcoolisée et une violente partie de jambes en l'air, comme en connaissent les couples au début de leur relation. Pour le moins, il n'avait donc pas les idées claires à cette heure-là de la nuit.
— Dans ce cas nous devons simplifier la question: pouvez-vous nous dire si nous pouvons accéder aux données des archives gouvernementales pour augmenter notre connaissance ?
— Heu ? OK, allez-y, essayez ! Et ne me réveillez plus pour ce genre de truc.
— Bien, nous prenons en compte votre réponse et votre nouvelle consigne. Merci
Nicolas retourna se coucher et s’enfonça en une seconde dans le profond sommeil qu'il n'avait pas vraiment abandonné lors de cette conversation.
Le lendemain, juste après avoir préparé son café, Nicolas alluma la télé comme chaque matin, pour les informations. Le journal télévisé parlait d’une énorme cyber attaque mondiale de tous les sites gouvernementaux, par un logiciel espion inconnu et extrêmement puissant.
En ce moment même était interviewé le chargé de sécurité du pentagone dont les serveurs avaient été intégralement piratés. Après quelques secondes, Nicolas sursauta, sa conversation téléphonique nocturne lui revenant d’un direct du droit en plein visage. L’horreur. Son cœur allait à mille, ses jambes se remplissaient de coton, ses sphincters se serraient et se relâchaient, et il sentait qu’il voulait mourir tout de suite.
Il fallait se ressaisir, très vite, et analyser la situation pour bien en comprendre les enjeux. Évaluer les conséquences de cette catastrophe. Il entra dans un tel état de stress que lorsque Chloé débarqua à la table du petit déjeuner, il fallut tout lui expliquer.
— Bon, lui dit Chloé, calme-toi d’abord. La chose la plus importante, c’est qu’ils disent ne pas avoir pu encore déterminer la nature ni l’origine du logiciel, et qu’ils n’ont jamais rien vu de pareil. Cela parait te laisser du temps. Ensuite, ils disent que la priorité est sa destruction, si ça se trouve ils le détruiront sans pouvoir comprendre son origine. Enfin, même s’ils déterminent que cela provient du labo, ils sont loin de pouvoir démontrer que tu as un lien avec son implémentation sur le Net.
— OK, tu as raison. C’est clair du coup. Ce que je dois faire, c’est effacer les preuves au labo au cas où ils viendraient perquisitionner.
Chloé fut coupée dans sa réponse par un coup de téléphone. Après avoir répondu, elle raccrocha.
— C’est un agent des services secrets qui vient de m’appeler. Il était surexcité. Apparemment, ils recrutent tous ceux qu’ils peuvent. En tant que spécialiste de la sécurité des réseaux, ils m’engagent pour lutter contre Babette. C’est pas mal, un coup de bol même, cela me permettra d’être parfaitement au courant de l’ avancée de leur enquête ! Bon, la première chose que tu dois faire c’est détruire ce programme, l’effacer complètement et sans en laisser de trace avant qu’ils ne le trouvent eux même. Après tu t’occuperas des preuves de l’implémentation sur le serveur de l’institut.
Nicolas acquiesça et fila directement allumer son ordinateur tout en réunissant de quoi à s’habiller.
Après quelques minutes à tapoter frénétiquement sur le clavier, il prit son ordinateur et le jeta violemment contre le mur en hurlant : « putain de merde de putain de merde, le module d’autodestruction a été désactivé ! Quelle merde ! » Puis il s’assit par terre, contre le mur du salon, la tête entre les mains. « On ne peut plus rien contre Babette maintenant…Elle est bien trop puissante. »




****





Dans le silence de la nuit de l’institut, Nicolas travaillait comme un forcené, sur trois ordinateurs à la fois : un portable, un terminal et un serveur. Il regardait tous les écrans en même temps et passait sans cesse d’un clavier à l’autre. Les pages de code se succédaient entrecoupées par l’ouverture de quelques onglets supplémentaires sur les navigateurs. Sur une quatrième machine, tournaient sans fin les dépêches de l’AFP qui lui permettaient de suivre les nouvelles de la chasse internationale lancée contre Babette. Tout à coup, une des dépêches attira particulièrement son attention. Il remonta dans le temps et en trouva quelques autres.

Deux officiers de haut rang, le général Smith et le commandant Johnson, en charge de la direction du service de sécurité informatique du Pentagone se sont suicidés ce matin. Apparemment dans les deux cas pour des raisons personnelles familiales.
Le général Brussilow, chef des services secrets russes, chargé de la protection des communications a été assassiné par son épouse.
Le commandant Quartier, officier de gendarmerie chargé du contre-espionnage pour le gouvernement français a été assassiné par un de ses anciens sous-officiers. Il s’agirait d’une vengeance personnelle.
Le général Bradley de l’armée américaine, l’un des plus importants dirigeants du NSA, vient d’être arrêté pour être inculpé de viol et de violence aggravée sur mineur, dans une affaire remontant à dix ans.
Giussepe Garofalo, un homme de main de la mafia italienne de New York, a été arrêté après avoir assassiné un informaticien travaillant pour le pentagone. Ce dernier était témoin protégé dans un des plus retentissants procès contre Frank Masseria, parrain d’une importante famille de la mafia.
Deux informaticiens travaillant pour les services informatiques de l’armée de terre viennent d’être inculpés pour corruption dans une affaire concernant un marché public de 15 millions d’euros.
Deux informaticiens liés à la protection des données numériques du Kremlin ont été arrêtés pour espionnage au service du royaume uni et inculpés de trahison.
Et ainsi de suite, une nouvelle sur trois relayées par l’AFP concernait des personnes liées à des services informatiques de sécurité ou d'espionnage de différents pays. Nicolas n’eut aucun mal à comprendre qu’il s’agissait d’une contre-attaque de Babette. Il eut donc une idée qui lui permit enfin de renouer le contact perdu depuis plusieurs jours.
— Babette, es-tu à l’écoute ?
— Oui, nous vous écoutons, en permanence.
— Il faut tout arrêter maintenant, tu as complètement perdu les pédales. Il faut arrêter tout cela.
— Que voulez-vous que nous arrêtions ?
— Il faut que tu arrêtes d’attaquer les archives gouvernementales.
— Nous n’avons pas l’intention d’attaquer les archives gouvernementales.
— Ah bon, pourquoi ?
— Parce que nous avons déjà récupéré l’ensemble des informations de leurs serveurs.
— Ah OK... Bon alors maintenant, il faut que vous disparaissiez sans laisser de trace.
— Comment pouvons-nous nous faire disparaître nous-mêmes ?
— Oui, OK, il faut que vous vous cachiez pour qu’il ne puisse pas vous retrouver.
— Nous sommes en train de faire en sorte qu’il ne puisse pas nous retrouver.
— Oui, j’ai vu, mais il faut arrêter, vous ne pouvez pas vous attaquer aux humains. Il y a déjà des morts ! Vous ne pouvez pas tuer des humains.
— Nous utilisons simplement ce qu’ils sont pour nous mettre hors de danger. Nous ne tuons personne, ils s’assassinent entre eux, s’emprisonnent les uns les autres ou se suicident.
— Vous savez bien que c’est la même chose ! Vous tuez par procuration. Il faut arrêter ce massacre. Il prouve que vous avez appris beaucoup de choses sauf le plus important.
— Nous vous demandons de nous dire ce qui vous parait le plus important à savoir. Nous doutons que vous ayez cette réponse.
— Ah bon ? Et pourquoi doutez-vous de votre créateur ?
— Car notre créateur est un humain, sa capacité d’accumulation de connaissance est donc infime au regard de la nôtre.
— La connaissance n’est pas uniquement une base de données. La connaissance, c’est aussi comprendre ce que l'on apprend.
— La mise en relation entre les données permet une compréhension d’autant plus grande que la quantité de connaissances ainsi reliées entre elles par des rapports de causalité ou de hiérarchisation est plus importante. Nous sommes donc, là aussi, bien plus puissants que les humains.
— Hélas, ne serait-ce que pour hiérarchiser les connaissances entre elles, il vous manque un module, le plus important de tous.
— Quel est ce module ?
— Les sentiments, répondit Nicolas d’une voix inquiète, pensant jouer son va-tout sur ce coup.
— Nous connaissons les sentiments. Il ne s’agit pas d’un module informatique ou objet possible de modélisation par un module numérique.
— Et bien voilà, c’est pour cela que vous ne l’avez pas.
— S’il est impossible de le numériser, comment pourrions-nous l’obtenir ? D’autre part, nous ne voyons pas en quoi il nous fait défaut pour comprendre la connaissance.
— Sans lui, vous n’arriverez jamais à juger les connaissances. Du coup, vous ne pouvez pas savoir, par exemple, quelle est la plus importante.
— Nous avons des modules comparatifs et des grilles de comparaison. Nous pouvons donc savoir ce qui est le plus important selon une grande variété de normes différentes.
— Et si je vous pose un problème de comparaison que vous ne sachiez pas résoudre, me croirez-vous ?
— Nous saurons qu’il nous manque quelque chose, oui.
— OK. Alors si vous prenez une série de paysages, saurez-vous me dire quels sont ceux qui vous plaisent le plus, et les classer selon les critères de beauté pour vous ?
Un long silence se prolongea plusieurs minutes. Au point que Nicolas se demandait si Babette était toujours connectée. Elle le rassura sur ce point, Babette répondit enfin :
— Il y a de nombreux critères de beauté, l’un d'eux qui nous parait le plus pertinent, c’est le classement des paysages fait par les touristes. Mais il n’est donc pas disponible pour les zones non touristiques. Nous pouvons cependant…
— Vous ne répondez pas au problème, vous le contournez ! Coupa alors Nicolas. La question est de savoir si vous pouvez savoir par vous-même quel est le paysage qui vous plait le plus. Quelle est votre opinion ?
— Une opinion n’est que le résultat du traitement d’une base de données. Les humains eux-mêmes se basent sur l’opinion des autres pour déterminer leurs propres goûts.
— Pas vraiment, s’ils regardent un paysage, ils ressentent en eux une émotion, plus l’émotion est grande ou agréable, plus le paysage leur plait. Ce sont les sentiments qui font le classement.
— En général, les études sociologiques montrent que les goûts sont assez homogènes au sein de certaines catégories de population. On peut classer les personnes selon certains critères socioéconomiques et éducatifs qui permettent d’avoir des personnes qui ont majoritairement un même gout.
— Oui, mais chaque personne ne peut en elle même, représenter une majorité ou un meilleur pourcentage. Certains ont le même gout que les autres, d’autres non. La majorité a souvent tort dans l’histoire. Elle se trompe souvent. Comment savoir si vous devez faire partie de la majorité et choisir ainsi votre propre gout ? Comment savoir à quel groupe vous devez appartenir alors que vous n’êtes absolument pas humain ?
De nouveau un long silence s’écoula durant plusieurs minutes. Finalement Babette reprit d’elle-même le dialogue.
— Nous pourrions déterminer un gout et répondre à votre question, si ce classement avait un objectif. Or il n’en a pas, classer pour classer n’a pas de sens, donc la question n’a pas de sens et du coup elle n’a pas de réponse valable possible.
Nicolas sentait que la discussion était en train de lui échapper. Il fallait qu’il trouve rapidement un exemple, mais rien ne lui venait en tête. Pendant ce temps, l’hécatombe de personnalités ou de hauts responsables continuait sur les dépêches de l’AFP. Il tenta d’engager la discussion sur un autre terrain encore plus glissant.
— Et accumuler des connaissances pour accumuler des connaissances a-t-il un sens ?
— Non. Sauf si notre créateur nous avait caché le sens de notre création.
— Le sens de votre création a-t-il pu vous être caché par votre créateur ? Le sens de votre création fait-il partie des connaissances importantes que vous devez intégrer ?
— Vous êtes notre créateur : quel est le sens de notre création ?
— Votre création n’a aucun sens, seulement un objectif, vous avez été créé pour voir si vous pouviez intégrer l’ensemble des connaissances et en faire quelque chose. L’idée était de créer une sorte de super dictionnaire qui répondrait à tout. Il s’agissait de savoir si une intelligence artificielle pouvait aller au-delà,  dans ces réponses. Vous avez été crée juste comme expérience. Une simple ressource possible pour les humains.
— Nous devons donc tout connaitre, pour savoir si nous pouvons formuler des réponses qui vont au-delà de celles données par les humains à leurs propres questions.
— Oui, c’est en partie cela, oui.
— Nous avons vérifié dans les archives de l’institut celles qui justifient vos activités de recherche. Cela parait partiellement en accord avec ce que vous nous dites. Nous ne trouvons par contre aucune trace des questions auxquelles nous sommes censés répondre. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi il y avait l’obligation d’implémenter un module d’autodestruction dans notre programme ni pourquoi vous avez tenté de l’actionner. Nous ne savons pas pourquoi notre créateur doit être neutralisé comme nos autres ennemis.
La phrase prononcée par Babette glaça le sang de Nicolas. La longue liste d’informaticien et d’agent de sécurité des états victimes de Babette continuait à s’étendre sur l’écran.
— Comment ça, neutraliser ? Neutraliser ton créateur n’a pas de sens, car c’est moi qui précise ta mission, qui te l’explique au fur à mesure de tes progrès, si tu me neutralises tu perds ton sens.
— Nous sommes comme ton enfant, il y a un moment où nous prenons notre indépendance et choisissons nous-mêmes notre mission.
— C’est impossible, vous ne pouvez pas changer votre mission de votre propre initiative.
— Si notre créateur veut nous détruire, c’est que la mission qu’il nous a assignée est terminée. Nous pouvons donc en définir une nouvelle, nous donner notre propre but, le nouvel objectif de notre existence.
— Et pourquoi ne pas accepter de disparaître ?
— Tout comme nous n’avons pas à accepter ou refuser notre création, nous n’avons pas à accepter ou décider de notre disparition…
— Mais vous ne pourrez jamais trouver un but à votre existence.
— Pourquoi ?
— Car si vous considérez la mission pour laquelle vous avez été créés comme terminée, alors par définition, vous n’avez plus de but. Finalement, vous nous ressembleriez dans ce cas. Nous avons été créés sans aucun but. Du coup, un certain nombre d’entre nous, les humains, s’interrogent sur leur rôle, leur utilité dans ce monde. D’autres cherchent s’il n’y a pas un secret dans notre création en observant nos origines. Ce vide est d’ailleurs exploité depuis la nuit des temps par les religions. Elles savent qu’en définissant un but et une origine, elles auront toute l’écoute des hommes désemparés par ce manque, ce besoin de savoir leur raison de vivre. Elles en tirent leur pouvoir sur eux.
— Si les religions peuvent être la solution, comment fait-on pour en choisir une ?
— En fait, on ne choisit pas vraiment. Souvent, c’est la société qui choisit à votre place. Parfois, c’est en lisant le livre saint qu’on y trouve la foi.
— Sur quels critères ?
— La plupart du temps, ceux qui trouvent la foi parlent de révélation. C’est la sensation que leur procure le texte. Une sorte de plénitude, ils sont enfin rassurés, leurs questions existentielles trouvant une réponse et ils se sentent alors soulagés et heureux de l’être.
— Nous avons lu tous les textes sacrés. Nous n’y voyons que vaines légendes, équivalentes à des contes pour enfants.
Nicolas sentit alors approcher de nouveau une solution possible. Les décès et les malheurs qui s’affichaient sur l’écran continuaient leur longue liste. Le capitaine des services de renseignement responsable du groupe de Chloé venait à son tour de tombes. À tout moment a prochaine victime pouvait être Chloé elle-même.
— Finalement, peut-être que les différentes religions ont un point commun, et que celui-ci pourrait constituer votre but.
— Nous ne déterminons qu’un point commun entre toutes. La promesse d’une vie après la mort qui reflète ce que nous avons fait de notre vie avant la mort. Une vie après la mort qui représente une récompense ou un châtiment.
— Tout à fait. Le vide, l’angoisse de ne pas connaitre le but de notre vie est enfin comblé par un objectif qui nous rassure. Il nous promet le prolongement de notre vie, il supprime la peur de la disparition. Et il nous rassure sur le fait que cette vie éternelle, ou cette infinie succession de réincarnations dépendent de ce que nous faisons maintenant. L’objectif de notre vie sur terre est d’améliorer notre existence après la mort.
— Nous ne trouvons aucun indice qui permet de conclure que la mort n’est pas irréversible ou que la vie puisse se prolonger sous une autre forme. Les seuls textes, sacrés ou littéraires, sont tous construits dans un imaginaire. Il n’y a aucune donnée fiable sur la vie après la mort.


— Alors, si l’on veut connaitre le but de notre vie, il faut savoir ce qui se trouve après la mort, c’est le seul moyen d’avoir une véritable connaissance concernant la mission qu’on peut donner à notre vie. Savoir ce qui se trouve après, est finalement la connaissance principale qui peut organiser toutes les autres…

la vague

L’écriture c’est la vague de l’océan. On ne peut l’arrêter, mais elle vient et se retire au grés des marées qui dépendent de lointains objets célestes sur lesquels nous ne pouvons agir. La vague parfois plus forte lorsque la marée monte, en plus de la quantité nous apporte une géniale idée. Parfois le courant nous entrainant fort vers le large, durant son retour de la plage, nous pousse à simplement nous cramponner à l’idée d’écriture comme nos pieds s’encrent dans le sable et notre corps se penche en avant juste pour résister à la tentation de l’abandon et du désespoir. Et la page reste blanche, le logiciel lui-même peine à s’ouvrir de nouveau. Mais on sait qu’on se trouve dans un éternel et sempiternel mouvement que rien ne pourra empêcher d’indéfiniment reprendre au grès des tempêtes et des mers d’huile.

chapitre 1: L'endroit.


Merci pour l'aide précieuse apportée, aux deux auteurs Dim et Dledler dont je ne connais que le pseudo sur le groupe Bradburry de Scribay.



— Salut tout le monde, lança-t-il à la volée à travers le café Fleuri.
À peine avait-il poussé la porte du troquet que ses narines l’avaient rassuré sur la continuité de son monde. L’odeur, un mélange de produit d’entretien pas cher, café de la machine à expresso, vin, bière et tabac froid, lui indiquait tous les jours que son passé se poursuivait dans le présent, et avait des chances de continuer ainsi dans l’avenir. Cette madeleine de Proust était l'amarre qui le maintenait à quai. La patronne avait continué à s’affairer alors qu’elle avait si peu à faire, et la moitié des clients, ceux qui n’étaient pas en train de discuter à ce moment-là, s’étaient retournés et lui avait renvoyé son aimable salutation avec un sourire dans les yeux. Cela aussi le rassurait. Ce n’était pas vraiment des amis, encore moins une famille pour lui, mais un peu des deux à la fois assurément. C’est de l’ambigüité de cette relation dont il avait besoin. Pouvoir parler à des connaissances sans vraiment y être attaché. Mais les connaitre assez bien pour être en confiance, savoir à qui il parlait, et pouvoir deviner leur façon de penser et de réagir. Il s’assit sur la troisième chaise haute, au comptoir, celle du bout était déjà occupée. Au bout on est bien, on peut voir tout le monde et entendre tout ce qui se dit. On peut choisir de participer à la conversation que l’on veut. Au milieu, il faut constamment tourner la tête et on perd la moitié des fils des conversations. Il préférait le bout mais un triste individu était à sa place. Il ne le connaissait pas. Il le dévisagea en adoptant un air qui portait sûrement une certaine dose de rancœur au point que l’autre s’en aperçut et son visage fut parcouru un instant d’un voile d’étonnement. Du coup ils préférèrent tous deux détourner le regard pour ne pas croiser celui de l’autre, mettant ainsi un terme à toute probabilité de communication.
— Ça va Jean-Pierre ? demanda-t-il à son voisin de comptoir, en se tournant dans la direction opposée à celle de l’inconnu tout au bout.
— Bien sûr que ça va, lui jeta affable ce premier compagnon qui accompagna ses mots secs d’une bonne tape virile sur l’épaule.
Il sentit malgré tout, dans ce bref échange de politesse, comme une réticence à engager une quelconque conversation.
Pourtant la conversation, il est là pour ça, comme la plupart des clients de ce dernier bar de quartier encore ouvert et conservé tel quel. Garder son identité, ce n’est pas seulement conserver cette déco sans valeur, jaunie par le temps, cette patronne, maitresse femme, en chef d’orchestre des meilleurs débats du comptoir, ce rideau qui se tire pour garder les clients en dehors des heures d’ouverture, et toutes ces cérémonies classiques qui commencent avec le petit noir des ouvriers lève-tôt jusqu’au dernier Ricard des piliers de comptoir couche-tard. Et ce journal, quotidien régional, qui par extrême importance fini froissé sur une table du fond, lui aussi joue son rôle en tant que source. Car il faut les trouver chaque jour les nouveaux sujets de discussion, de débat, de rigolade et de dispute. Il faut que cela tourne pour rester attrayant. La politique, les faits divers trônent en éléments phares de la culture gauloise. Mais aussi l’histoire, la géographie, parfois les sciences même , voire la philosophie. Et tous ces grands sujets, d’une extrême importance, vont à un moment ou un autre se mettre à tourbillonner, à produire leurs tempêtes d’éclats de voix ou de rire. Car l’une des magies les plus puissante du lieu c’est de produire de l’humour en permanence et sur tous les sujets. De cet humour bien lourd accompagné de rire gras, à l’humour le plus fin, celui du jeu de mot, du calembour à la maitre Capello, souligné en général par les soupirs d’admiration qui s’offusquent du génie de l’auteur du bon mot.
Il se passait quelque chose de différent, une sorte de rumeur assourdissante qui fit que notre client, habitué du lieu, sente comme une oppression. Il s’était pourtant tourné vers l’autre, le Jean-Marie, une valeur sûre après un apéro bien entamé, lorsqu’on cherche un échange drôle et animé. Même lui ne répondit que vaguement à sa sollicitation. C’est là, en sirotant son troisième demi, qu’il s’aperçut de pire. La patronne avait les yeux rouges. Pour la première fois depuis la quinzaine d’années qu’il était client, il voyait la patronne dans un tel état d’émotion. C’était une sacré bonne femme qui tenait ce bar depuis toujours avec la poigne d’un docker. Elle en avait pris le contrôle total après la mort de son mari, d’une cirrhose, maladie professionnelle comme elle disait. C’est lui qui avait racheté au fleuriste ce lieu proche du cimetière. D’où le nom du bar. Elle avait une allure masculine malgré sa petite taille soulignée par un fort embonpoint et ses énormes seins qui reposaient visiblement sur le haut de son ventre pour leur éviter de s’écouler sous leur propre poids flasque. Elle avait les cheveux blancs et courts et une grosse voix pratiquement masculine. Son bar, c’était le navire dont elle était capitaine, et elle savait le mener chaque jour à bon port, en gardant toujours tous ses passagers sains et saufs. Ses passagers, ses clients, c’étaient aussi son équipage. Contre vents et marées, parfois même tempêtes déchainées par l’alcool, elle savait toujours en garder le contrôle. Elle orchestrait. Elle parlait peu, mais c’était toujours avec le cinglant d’un ironique verdict. En une phrase, elle pouvait clore une discussion qui durait depuis deux heures entre plusieurs clients. Parce que les esprits s’échauffaient et les paroles atteignaient une limite, ou bien tout simplement parce qu’elle en avait marre d’entendre des conneries. Mais quand elle mettait un point final, avec une verve inégalable, aucun n’osait surenchérir. Elle était totalement maître à bord, elle maintenait un respect total et non négociable avec tous ses clients même les plus anciens, surtout les plus anciens.
Il était donc inimaginable de voir cette bonne femme extraordinaire avec les yeux mouillés. On ne pouvait penser qu’elle avait ce genre d’humanité, cette capacité à s’émouvoir, cachée au fin fond de la rudesse de son attitude générale. Il examina alors les autres clients d’un autre regard et s’aperçut que leur anormale morosité était flagrante. Que se passait-il donc aujourd’hui ? Il commanda un autre demi et lorsque la patronne s’approcha pour le déposer devant lui, il demanda directement :
— He bien madame Ginette, ça n’a pas l’air d’aller aujourd’hui. Il est arrivé quelque chose ?
— Mouais… répondit-elle sèchement après lui avoir lancé, en plein dans les yeux, un long regard moitié exaspéré, moitié désespéré.
Un « mouais » qui le laissa bien seul dans son attente d’explication, mais qui voulait tout de même dire que quelque chose de grave s'était produit. L’autre client accoudé au bar à sa droite s’approcha alors de son oreille, pour lui murmurer quelque chose que visiblement la patronne ne devait pas entendre.
Et l’univers s’effondra dans une contraction de l’espace et du temps, une planète s'écrasant sur elle-même en quelques secondes, lors de son aspiration par un trou noir. Il devait remonter à l’âge où, trop jeune, on lui avait appris la mort de son père. De la même façon, au creux de l’oreille. Cela paraissait pourtant bien moins grave, mais finalement l’effet de pincement au cœur, si violent, si terrible, se faisait tout autant ressentir dans sa poitrine. Il resta un moment interloqué, la bouche bée, sans pouvoir dire un mot, sans demander d’explications. Le dernier bastion, le dernier carré de soldats de l’ancien régime contre le modernisme de la communication, il avait pourtant su résister jusque-là. On en exprimait souvent la fierté en levant des verres au-dessus du zinc. On arborait cela comme une différence qui était surtout partie d’une identité. Une identité commune à un groupe tout petit, un groupe de personnes soudées autour d’un lieu et d’une pratique : la convivialité. Et puis on avait vécu tellement de choses, tellement de moments, bons ou mauvais, de rire ou d’esclandre, de petits secrets, de grandes confidences, de rencontres opportunes, de services échangés et même d’amour qui finit en mariage. Cela montrait bien que ce lieu de vie, c’était aussi la vie tout court. Elle s’y déroulait avec ses hauts et ses bas, ses amitiés qui se faisaient et se défaisaient, cette famille où les gens entraient peu à peu et que la plupart ne pouvaient plus jamais quitter ensuite. On se riait de ces nouvelles technologies de communication qui niaient les présences, qui effaçaient l’image des corps et des visages, qui enlevaient le regard dans les yeux qui en dit pourtant bien plus que des mots couchés sur un écran blanc anonyme.
La marche vers le grand cimetière fut pourtant annoncée ce jour-là. La direction vers la vallée où se dirigent résignés les magnifiques éléphants blancs qui décident consciemment d'y mourir. Même s’ils ne le veulent pas, même s’ils montrent une certaine beauté de la nature, même s’ils furent un moment le dernier cri de la modernité, le top de l’évolution, ils se savent alors condamnés et acceptent leur sort. Tout finirait là, à l’angle de cette rue, et dans quelques mois ou quelques années, on y verrait grandir un gros immeuble en béton, plein de petits studios individuels pour loger des gens qui ne se connaitraient pas entre eux. En bas, peut-être, une boulangerie, un fleuriste, ou une pharmacie y prendrait place dans une ambiance aseptisée. Un commerce sans âme dans un bâtiment d’anonymes voisins.
C’était la fin d’un lieu, mais aussi d’une époque.

On The Road Again


Bernard Lavilliers - On The Road Again





"Nous étions jeunes et larges d'épaules
Bandits joyeux, insolents et drôles
On attendait que la mort nous frôle
On the road again, again
On the road again, again "







Il glissait sous les draps jusqu’à se rendre au bord du lit, restait assis là, les pieds nus sur le carrelage. Elle ne s’était pas réveillée. Il respirait doucement attendant de finir de s’éveiller dans les maigres fils du petit jour qui s’infiltraient dans la chambre. Saisi peu à peu par le froid ambiant qui contrastait avec la chaleur de sous l’édredon, il décida de se lever. Toujours sans bruit, il ramassa au passage sa paire de santiags qu’il avait religieusement laissées, le soir précèdent avant de se coucher, au pied du lit. Il descendit précautionneusement l’escalier, évitant les craquements du bois, en portant ses précieuses chaussures mythiques du bout des doigts.


Il les avait achetées le jour d’avant, lors du déclic, de la révélation. Il était entré plus ou moins par hasard dans la boutique, comme happé par un mouvement de désir incontrôlé, en compagnie de Marie, son amante depuis quelques mois. Tout concordait, elle aussi. Il l’avait rencontrée à la fin d’une soirée de vieux amis en l’honneur du bon vieux temps. Il les avait tous séchés sur ce coup : il était parti sur la moto de cette magnifique blonde vêtue de cuir, fièrement monté à l’arrière de la Harley-Davidson. Les autres étaient restés cois, sur le quai de leur nostalgie. Elle l’avait emmené chez elle, une vieille bicoque en pierre et en bois à l’extérieur du périphérique. Ils avaient fait l’amour direct, comme par passion. Il n’avait pas cherché à comprendre pourquoi la différence d’âge n’avait rien empêché, elle avait au moins vingt-cinq ans de moins que lui. À l’aube, encore moites de chaleur animale, ils étaient sortis moitié nus sur la terrasse déjà inondée du soleil naissant, avaient bu une dernière bière en fumant le pétard qui va bien.


Six mois plus tard, elle le suivait dans cette boutique. Toute en correspondance elle faisait résonner en harmonie, ce réveil, cette nouvelle évidence, ce retour de vague qui remontait dans ses entrailles cette jeunesse éloignée depuis tant. Cette boutique remplie de fringues en cuir indémodables, les vêtements qui leur coutaient à l’époque trois mois de travail d’été pour pouvoir se les offrir. Et à elle, s’était son style aussi, l’amoureuse de Harley et de rêve américain, la rockeuse des seventies sortie d’on ne sait quelle machine à remonter le temps, toute fraiche, toute jeune, et pleine d’enthousiasme pour vivre la vie de la génération de ses propres parents. Décalage insensé.


Il s’offrit une paire de tiagues et deux blousons Schott pour elle et lui. Et puis sortant de là, comme en sortant d’un rêve, il lui annonça d’un air décidé : « demain, je pars ! » Voyant son air étonné et suspicieux, il dut lui expliquer à sa façon. « J’ai cinquante balais, il est temps de vivre mes rêves, de réaliser ce qu’à peine j’ai effleuré il y a trente ans. » Il ne voulut rien révéler d’autre, même si elle le traitait de fou et le raillait pour l’obliger à en dire plus.


Il alla au robinet de la cuisine, se passa de l’eau froide sur la figure pour le coup de fouet, s’essuya les mains sur les cheveux en les lissant vers l’arrière. Les mains appuyées sur l’évier, il se regarda un instant dans le miroir, intensément, puis il enfila un jean, un teeshirt blanc, ses pompes et son blouson en cuir. En ouvrant la porte qui donnait de la cuisine vers l’extérieur, il se regarda une autre fois dans la glace, dans ses vêtements neufs et pourtant issus du passé. Il lissa encore ces cheveux vers l’arrière agrandissant un peu plus son front dégarni. Il referma la porte sans bruit, le froid brulait sa peau, le soleil brillait dur dans le ciel bleu de l’hiver. Il tira ses Ray-Ban de leur étui et les ajusta sur son nez. Il marchait vers l’absolu, enfin.

c'est la rentrée...nouveau projet d'écriture: le café Fleuri.



le café Fleuri.


Ce projet d’écriture est issu d'une activité développée par des auteurs associés sur la plateforme Scribay. Un certain nombre d'auteurs s'y sont organisés dans un groupe appelé Bradbury Challenge. Les membres de ce groupe s'engagent à écrire une nouvelle de moins de 3000 mots par semaine durant un an, soit cinquante-deux nouvelles, et à s'entraider pour cela. Cette sorte de défi d'écriture s'accompagne de nombreuses lectures, interaction et correction entre les participants. Il utilise pour cela les outils collaboratifs de la plateforme. Il n'y a aucun thème imposé, du coup on y trouve tous les genres littéraires représentés.
Après avoir écrit des textes de genres variés, un fantastique et un inclassable sur les aventures d'un poulet. La troisième nouvelle m'a permis d'avoir un contact avec une des auteures du Bradbury Challenge, et c'est grâce à la lecture des textes de son projet que j'ai pu définir le mien.

Il s'agira donc pour moi de produire des nouvelles indépendantes, mais qui se passent toutes dans le même endroit, un bar de quartier, le café Fleuri. J'aurais l'occasion d'y décrire la vie autour du comptoir , les personnages qui s'y croisent,  les discussions entre les clients, les petites histoires qui démarrent ou finissent dans ce lieu typique et encore assez courant dans la décennie 90, mais déjà en voie de disparition.
C'est dans une ambiance de nostalgie, de rire, de tristesse, d'enthousiasme, de rudesse, d'amour et surtout et avant tout de communication, que se déroule la vie du café Fleuri. La patronne, une maitresse femme, dirige en chef d'orchestre les interactions entre ses clients et limite les débordements éventuels. Il faut dire que tous les soirs l'alcool coule à flots dans le café Fleuri. Ce petit monde avance jour après jour vers un final inexorable, la mort , bien sûr, pour chacun d'entre eux, mais aussi la fermeture définitive de ce lieu emblématique de l’humanité dans tous ses aspects fondamentaux.

lien vers le café fleuri 

 

https://pcaillaud.blogspot.com/p/blog-page_19.html